Il fait partie de ces "cerveaux", comme Sergei Guriev, à avoir fait le choix de quitter la Russie bien avant le début de la guerre en Ukraine. Aujourd'hui professeur à la Harris School of Public Policy de l'Université de Chicago, Konstantin Sonin est l'un des seuls experts à être parvenu à une estimation de l'exode qui se déroule en Russie depuis le début de l'invasion du pays voisin : 200 000 âmes. Le 8 mars, il écrivait dans un tweet que "plus de 200 000 personnes ont fui la Russie au cours des dix derniers jours. Un exode tragique jamais vu depuis un siècle". Pour L'Express, l'économiste et mathématicien, dont les recherches portent notamment sur les élections dans les pays non démocratiques ou encore la mobilité sociale et la stabilité de la démocratie, donne un visage à ce chiffre. Celui des plus mobiles, comme lors de la chute de l'Union soviétique. Mais il prévient : la vague d'émigration que connaît la Russie pourrait avoir des conséquences plus graves que par le passé, faute de "réservoir de talents". Entretien.
L'Express : En mars, vous avez fait état d'un exode de quelque 200 000 Russes après le début de l'invasion de l'Ukraine. Comment parvenez-vous à cette estimation et qu'en est-il aujourd'hui ?
Konstantin Sonin : A ce jour, selon mes estimations, l'immigration totale en provenance de Russie est de l'ordre de quelques centaines de milliers de personnes. Elle doit se situer entre 150 000 et 300 000 Russes. Malheureusement, il existe très peu de données disponibles pour la quantifier avec précision. Personne n'a fait de véritables recherches sur ce sujet et la Russie ne fournit pas de chiffres qui permettraient de faire des calculs précis. Il serait préférable que les gouvernements des pays qui accueillent les migrants russes fassent des estimations. Or, certains d'entre eux ne publient pas de données par pays d'origine.
Néanmoins, le gouvernement arménien a fait état, au début du mois de mars, de 80 000 Russes ayant rejoint le pays. La Géorgie en a signalé 25 000. Il m'a ensuite suffi de constater qu'il y avait plus de vols de la Russie vers Istanbul et Tel Aviv que vers Erevan (Arménie) et Tbilissi (Géorgie), avec un flux constant de quelques milliers de personnes chaque jour à bord. Il devait donc y avoir plus de Russes dans ces premiers pays qu'en Géorgie et en Arménie. Ce qui m'a permis de faire cette estimation approximative. Depuis lors, certaines données sont venues confirmer ces chiffres. Par exemple, des dizaines de milliers de personnes travaillant dans le secteur informatique sont parties.
Peut-on se fier aux données russes sur l'émigration ?
Je pense que les autorités russes ne mentent pas délibérément sur les chiffres de l'émigration, et il y a de bons spécialistes. Mais il faut être très prudent : ce qui est mesuré n'est pas toujours clair. Les chiffres incluent-ils les touristes qui se rendent en Géorgie, les hommes d'affaires qui sont allés chercher des produits au Kazakhstan, ou les travailleurs migrants qui rentrent dans leur pays ?
Quels sont ceux qui partent en priorité et comment l'expliquez-vous ?
Cet exode concerne majoritairement les secteurs liés à l'information - non seulement l'informatique, mais aussi le journalisme, l'éducation ou la science. Des centaines de journalistes sont partis, principalement parce que leur profession est devenue en quelque sorte interdite. Les organes de presse pour lesquels ils travaillaient ont été fermés, certains sont étiquetés comme "agents étrangers", ce qui implique une lourde charge juridique s'ils choisissent de poursuivre leur activité en Russie. Quant aux professionnels de l'éducation, le fait de ne pas être autorisés à débattre ou à argumenter contre la guerre a également suscité un certain dégoût. Plus largement, ce sont les citoyens dont les compétences sont facilement transférables dans n'importe quel pays, et qui pourront trouver rapidement un emploi en Occident. En d'autres termes, les plus mobiles sont les premiers à partir, et de la même manière qu'il y a trente ans, lors de la chute de l'Union soviétique.
S'agit-il d'opposants à Vladimir Poutine ou fuient-ils avant tout un climat économique qui se dégrade ?
Trois facteurs sont susceptibles de pousser les Russes à fuir leur pays. Tout d'abord, la plupart ne soutiennent pas la guerre. Ensuite, au début du mois de mars, le gouvernement russe a criminalisé la plupart des activités. Les Russes peuvent désormais être poursuivis pour ce qu'ils écrivent sur les réseaux sociaux, et même pour ce qu'ils ont pu dire par le passé. Certaines personnes sont allées en prison pour des choses qu'elles avaient écrites il y a cinq ans... Enfin, beaucoup de gens ont compris que rien de bon ne peut arriver à la Russie dans les années à venir. Auparavant, de nombreux jeunes Russes restaient parce qu'ils avaient des perspectives, des salaires élevés et un niveau de vie décent. Mais entre le spectre d'une crise économique et l'isolement international, tout cela a été réduit à néant.
Où vont-ils ?
À court terme, les Russes s'installent dans des pays tels que l'Arménie, le Kazakhstan, la Géorgie ou Israël, car ils n'ont pas besoin de visa pour y entrer. Mais à long terme, ils voudront plutôt s'installer aux États-Unis, dans la Silicon Valley ou quelque part en Europe.
Quel segment de la population est le plus touché par les sanctions internationales ?
Dans la classe moyenne et supérieure, les conséquences sont importantes. Je connais beaucoup de personnes qui ont perdu leur entreprise ou leur emploi. Les sanctions n'affectent pas leurs besoins primaires comme l'achat de nourriture, les soins de santé, leurs besoins de base mais plutôt leurs perspectives, leurs vacances en Europe.... Ils sont la cible immédiate. Mais comme dans toute crise économique, ce sont les familles pauvres qui paieront le plus lourd tribut. Elles n'ont pas d'économies, et ne peuvent pas réduire leurs dépenses puisque celles-ci sont déjà limitées au minimum, à savoir la nourriture, dont le coût augmente plus que les autres biens dans une telle situation. L'épuisement des plus pauvres sera plus rapide et plus fort que pour les autres segments de la population.
La Russie a-t-elle déjà connu un tel exode par le passé ?
Si l'on compare la vague d'émigration actuelle avec les précédentes, il est possible que celle-ci ait des conséquences plus graves que par le passé. Après le déclenchement de la guerre civile en 1917, le mouvement migratoire a été numériquement plus important. Plusieurs millions de personnes ont quitté le pays. La même chose s'est produite au début des années 1990. Néanmoins, dans les deux cas, il existait d'importants facteurs atténuant l'impact de ces mouvements de population, qui ne sont pas réunis aujourd'hui. D'abord, l'exode actuel est très soudain. 200 000 Russes sont partis en l'espace d'une seule "vague d'immigration", et de ce point de vue, elle est historiquement l'une des plus importantes.
De plus, si l'émigration du début du XXe siècle était constituée des segments les plus éduqués de la population - scientifiques, culturels, militaires -, la Russie disposait à cette époque d'un énorme réservoir de talents potentiels pour les remplacer. 80 % de la population vivait dans des villages sans avoir eu la possibilité de "tester" leurs capacités mathématiques ou artistiques. Des dizaines de millions de personnes ont donc quitté les villages pour les villes et ont eu l'occasion de s'éduquer. De nouveaux talents sont apparus et ont pris la place de ceux qui avaient émigré. Aujourd'hui, La Russie ne dispose pas d'un vivier de talents pour remplacer ceux qui émigrent.
A quel point cet exode risque-t-il d'être dommageable pour l'économie russe ?
Il est difficile de répondre à cette question, car l'économie russe subit de nombreux autres dommages dus à ce conflit. La fuite des cerveaux aura évidemment un impact négatif sur la croissance nationale, mais il y a tellement de choses qui affecteront également le développement économique qu'il serait injuste de dire que la fuite des cerveaux est le problème le plus important. Le parlement russe adopte des lois martiales insensées, et jamais un pays n'a été soumis à de telles sanctions... De plus, il ne faut pas oublier qu'il existe tout un pan de l'économie qui n'est pas directement concerné par la fuite des cerveaux, comme c'est le cas en Corée du Nord où ce type d'émigration est moins dommageable car l'économie ne valorise pas vraiment l'éducation.
Comment le Kremlin tente-t-il d'endiguer cette émigration ?
Pour l'instant, le gouvernement russe continue de s'enfoncer en soutenant l'hypothèse que tout va bien, et en ne prenant que de petites mesures. Par exemple, il a accordé un report du service militaire aux jeunes qui travaillent dans le secteur de la haute technologie. De même, les entreprises du secteur des technologies de l'information pourront obtenir des prêts à un taux ne dépassant pas 3 %, et les moins de 27 ans qui ont déjà travaillé un an dans le secteur des technologies ne paieront pas d'impôts jusqu'au moins 2024. Mais toutes ces mesures sont de second ordre. Les sanctions et le retrait des entreprises étrangères de Russie sont des problèmes graves, et ces petites incitations fiscales sont relativement insignifiantes dans ce contexte.
Cette multiplication de mesures à destination des professionnels de l'informatique n'est-elle pas la preuve que leur fuite massive a de quoi inquiéter ?
La fuite de dizaines de milliers d'ingénieurs en informatique est réelle. Mais en même temps, il y aura tellement d'entreprises fermées, et d'autres réorientées vers une production différente, que la Russie pourrait bien se retrouver avec un surplus de développeurs de logiciels. L'économie russe est en train de devenir, en un sens, plus primitive.
La Russie connaît aussi un déclin démographique...
Les conséquences des problèmes démographiques de la Russie ne doivent pas être exagérées. Si nous envisageons le scénario le plus catastrophique, alors ce ne sera un vrai problème que dans 50 ou 80 ans. Mais beaucoup de choses peuvent se produire entre-temps, comme une guerre civile ou une répression politique.
Les "cerveaux" ont-ils attendu la guerre en Ukraine pour quitter la Russie ?
Avant la guerre, beaucoup de Russes sont partis - pas essentiellement pour des raisons politiques, mais parce qu'ils avaient de meilleures perspectives dans d'autres pays. Nous vivons dans un monde globalisé ! La plupart des étudiants russes, comme les étudiants français, allemands ou suédois qui ont du talent - dans le domaine de l'économie par exemple - , font de leur mieux pour aller étudier un an aux États-Unis. S'ils ont une chance de trouver un emploi là-bas, ou au Royaume-Uni, ils préfèrent y rester plutôt que de rentrer, pour la simple raison que la Russie n'est pas un pays aussi riche et développé.
À titre personnel, j'ai longtemps vécu en Russie, puis j'ai déménagé à Chicago en 2015 - certes pour des raisons politiques, mais aussi parce que l'université de Chicago est l'une des meilleures au monde. Toutefois, il n'est effectivement pas facile d'être un intellectuel ou un universitaire en Russie. Lorsque j'y étais encore, j'ai été mis sur la liste noire de plusieurs médias et chaînes de télévision. J'ai même été renvoyé d'un poste administratif de vice-président d'une université d'État pour des propos que j'avais tenus dans une interview. Il était donc déjà compliqué à l'époque d'être un intellectuel public, mais je pense qu'aujourd'hui - avec la loi martiale - c'est tout simplement devenu impossible.
Selon certains spécialistes, le départ des Russes les plus critiques à l'égard de la politique de Vladimir Poutine pourrait bien arranger le Kremlin...
Il y a encore quelques mois, cela semblait effectivement être une politique délibérée de la part du Kremlin. Personne n'avait de problèmes pour quitter la Russie. Mais je ne suis pas certain que ce soit toujours le cas. Certains opposants politiques ont été poursuivis pénalement et arrêtés à la frontière lorsqu'ils ont tenté de fuir.
L'exode de ces Russes pourrait-il faire pression sur Vladimir Poutine d'une manière ou d'une autre ?
Je ne pense pas que cela mette suffisamment de pression sur Vladimir Poutine pour qu'il arrête la guerre. Il est fondamentalement délirant ! Mais cela pourrait avoir un certain impact sur les citoyens restés en Russie, qui pourraient commencer à réaliser que leur pays s'engage sur une route qui ne mène nulle part.
