David Goodhart, essayiste et journaliste anglais, est connu du lectorat français pour son ouvrage Les Deux Clans (Les Arènes, 2019), où il conceptualise avec finesse une distinction croissante dans les pays occidentaux entre les aspirations des personnes enracinées, les "Somewhere" ("ceux de quelque part"), et celles des classes supérieures mobiles et adaptables, les "Anywhere" ("ceux de n'importe où"). Alors que Boris Johnson vient de se résoudre, non sans réticences, à démissionner, David Goodhart - qui avait voté pour rester dans l'UE mais plaidé, ensuite, pour respecter le verdict des urnes - revient sur le bilan du Premier ministre.
L'Express : Vous attendiez-vous à la démission de Boris Johnson ?
David Goodhart : Après sa victoire relativement étroite face à la motion de défiance des députés conservateurs le mois dernier, je pensais qu'il ne tiendrait pas jusqu'aux prochaines élections : avec Boris, il y a toujours une nouvelle crise possible au coin de la rue ! Quand deux de ses ministres les plus importants ont démissionné mardi dernier, il était clair que la fin était en vue.
Selon vous, a-t-il été un bon ou un mauvais Premier ministre ? Etait-il un bon choix pour un pays aussi divisé ?
Oui et non. Il était nécessaire, comme une sorte de Premier ministre de guerre. L'impasse dans laquelle nous nous trouvions après près de trois ans de querelles sur le respect du vote du Brexit ou le type de Brexit à privilégier nécessitait un vrai franc-tireur politique pour sortir de cet enchevêtrement. Boris et son ex-conseiller Dominic Cummings avaient une compréhension de l'électorat post-Brexit que la plupart des politiciens centristes n'avaient pas. Nous avions besoin de destruction créatrice ; hélas, nous avons surtout eu droit à la destruction, le passage au bulldozer d'un accord de Brexit probablement pas optimal. Boris n'avait pas le tempérament pour le dur labeur que représente la conduite des affaires en temps normal, qui exige une certaine attention aux détails, une tournure d'esprit stratégique, l'établissement de priorités et le réalisme des compromis. Mais pour être juste envers lui, il n'a pas vraiment gouverné en temps normal : il a eu droit au Brexit, puis au Covid et enfin à l'Ukraine.
Est-ce un populiste ? On lui a aussi reproché de ne pas avoir de convictions. Partagez-vous cette analyse ?
C'était un semi-populiste, comme la plupart des hommes politiques. Il n'était pas très idéologue et ne semble pas avoir encouragé ceux qui l'entouraient à développer une pensée stratégique. Trois ans après la victoire électorale des Tories [le parti conservateur, NDLR], qui a créé une nouvelle coalition basée sur le Brexit, il n'y avait toujours pas de débat sérieux au sein du parti sur la façon d'aligner la composante issue des régions à faible revenu comme les Midlands et le Nord - depuis lors beaucoup plus représentée au parlement - avec le reste de la coalition. Pourtant, ces deux groupes représentent des intérêts et des traditions quelque peu différents. Je pense que cela reflète la nature de Johnson, un politicien très intelligent mais essentiellement intuitif, à la limite de l'anti-intellectuel.
Quel bilan faites-vous aujourd'hui du Brexit, qui restera - pour le meilleur et pour le pire - la principale réalisation de BoJo ?
Il reste bien des aspects du Brexit à régler. Pendant quelque temps, il a été difficile de distinguer l'impact du Covid de celui du Brexit. Il semble maintenant assez clair que notre commerce a été touché comme prévu, mais plus que les investissements étrangers. La fin de la libre circulation au sein de l'UE n'a pas été un gros problème car l'immigration extracommunautaire a simplement augmenté pour la remplacer. Pendant quelques années, les aspects négatifs pèseront probablement plus lourd que les aspects positifs, car l'utilisation de nos nouvelles libertés réglementaires dans des domaines tels que les aides d'Etat et le secteur des biotechnologies mettra du temps à porter ses fruits. La situation en Ukraine, par ailleurs, montre que tous les discours sur la perte de notre influence internationale après le Brexit étaient faux. Etait-ce une erreur d'opter pour une forme aussi dure de Brexit ? Peut-être. Mais le fait que le leader travailliste, Keir Starmer, annonce aujourd'hui que nous ne retournerons pas dans le marché unique ou l'union douanière, pas plus que nous ne rétablirons la libre circulation des personnes, suggère que personne au centre-gauche ne voit de vertu dans un semi-Brexit.
Un important problème posé par le Brexit est le protocole sur l'Irlande du Nord. Celui-ci semble avoir empoisonné les relations dans d'autres domaines. Est-ce la faute de Boris Johnson ? Un autre leader saurait-il restaurer la confiance ? Je l'espère. Mais je pense que l'UE doit également accepter sa part de responsabilité, car elle s'est montrée très inflexible alors qu'il s'agissait de gérer un volume d'échanges insignifiant.
Comment les Britanniques ont-ils jugé la gestion de la crise de Covid par Boris Johnson ?
Au départ, sa lenteur à réagir a été très critiquée. Et malgré sa réputation de bon militant et de communicant talentueux, son style a tendance à être un peu désinvolte, blagueur et fanfaron. Or, en cas de crise, il faut quelqu'un de plus autoritaire et même d'un peu pompeux - comme Merkel ou Macron. Les restrictions exigées par le Covid allaient également à l'encontre de ses instincts plus libertaires de "merry England"*. D'un autre côté, maintenant que la poussière est retombée, nous pouvons constater qu'en termes de "surmortalité", le Royaume-Uni ne s'en est pas trop mal sorti. Nous nous situons au milieu du peloton européen, légèrement mieux que l'Allemagne, étonnamment, et légèrement moins bien que la France. Et, bien sûr, notre déploiement du programme de vaccination a été le plus rapide de tous les pays européens.
Que pensez-vous des réalisations de Johnson ? En particulier de la stratégie de "Levelling up", qui vise à réduire les inégalités régionales ?
J'ai cité le Brexit, même si c'était de manière imparfaite, on pourrait ajouter la gestion de la crise du Covid. Johnson a aussi joué un rôle important dans la crise ukrainienne, même s'il a peut-être été trop manichéen et pas assez franc avec Zelensky sur les options à long terme. Ces dernières semaines, le conflit est clairement devenu une distraction utile des problèmes domestiques. "Levelling up" ("Niveler par le haut") est la seule politique claire proposée aux nouveaux électeurs pauvres du parti conservateur dans les Midlands et le Nord, et le livre blanc publié en février était à bien des égards un travail exemplaire, traitant de manière nuancée un problème d'inégalité régionale difficile à résoudre. Mais nous n'avons pas beaucoup entendu parler de "Levelling up" depuis son lancement, et je pense que c'est l'une des principales raisons pour lesquelles Boris a dû partir. Il y avait tant d'urgences à traiter liées à son comportement et à celui de son entourage immédiat, notamment le "Partygate", qu'il ne restait plus assez d'énergie à son gouvernement pour avoir une véritable détermination.
"Boris voulait plaire à tout le monde, tout le temps"
Boris Johnson était à la fois un représentant du conservatisme favorable au libre marché et un interventionniste étatiste. Cette politique était-elle trop ambiguë ?
Il n'y a rien de mal à dire des choses légèrement différentes à différents groupes, c'est presque ce pour quoi nous payons les politiciens ! C'est ce que Tony Blair a fait avec l'accord du Vendredi saint [accord de paix pour l'Irlande du Nord, NDLR]. Mais Boris voulait plaire à tout le monde, tout le temps, ce qui signifie qu'il était très mauvais pour donner la priorité à une direction politique plutôt qu'à une autre, ce qui a exaspéré son ancien conseiller Dominic Cummings qui l'appelait le "Caddie" se baladant dans toutes les allées d'un supermarché ! Ajoutez à cela le problème d'une attitude enfantine face à la vérité ("la vérité est ce que je dis qu'elle est !") et vous comprendrez pourquoi ce n'était pas un Premier ministre pour des temps normaux.
Est-il encore populaire auprès de certains Britanniques ? Et si oui, lesquels ? Quelles sont les catégories qui, à l'inverse, le jugent le plus sévèrement ?
Il y a beaucoup de fans inconditionnels de Boris dans le parti Tory et dans le pays en général. Pour certaines personnes qui voyaient dans le Brexit une révolte réussie contre l'establishment londonien et l'ouverture d'une politique potentiellement nouvelle, il est l'homme qui a sauvé le Brexit. Beaucoup de gens ont apprécié son optimisme, son humour et son charisme jusqu'à la fin. Mais pour une grande partie de l'élite, en particulier la gauche progressiste, il n'a toujours été qu'un bouffon et un imposteur. Ils ne le comprenaient pas du tout.
L'establishment reviendra-t-il naturellement à son paradigme d'avant BoJo ?
Laissera-t-il une empreinte sur le parti conservateur ? Qu'attendre des futures politiques du prochain gouvernement ?
En embrassant avec une certaine réticence le vote surprise du Brexit, le parti Tory, surtout après l'élection de 2019, est devenu une créature sensiblement différente de ce qu'il était autrefois. Je pense que cela n'est pas suffisamment compris, notamment à gauche. Le paradigme politique "Cummings-Gove", ce conservatisme apparu au moment du Brexit sous l'égide de ces deux personnalités, représente une rupture assez importante avec la pensée de l'establishment qui remonte à John Major. L'ancien establishment était largement libéral sur le plan économique et culturel, pro-mondialisation, pro-UE, pro-immigration massive et sceptique sur la souveraineté nationale, et il voyait l'avenir dans l'enseignement supérieur de masse et les professions de service haut de gamme. Le nouveau paradigme est également favorable au marché mais plus enclin aux interventions ciblées de l'Etat, conservateur sur les questions culturelles, anti-mondialiste et anti-UE, très sourcilleux quant à la souveraineté nationale et le contrôle de l'immigration.
Cependant, le fait est que relativement peu de personnes dans l'élite britannique, dans la machine gouvernementale, et même dans le parti Tory lui-même, ont pleinement cru à ce deuxième paradigme. Après 2019, la Grande-Bretagne a continué à être dirigée par des disciples de la première tendance, même si un petit nombre de politiciens et de conseillers poussait dans un autre sens. Boris a eu tendance à louvoyer un peu partout. Le seul héritage national significatif qu'il laisse est "Levelling up" - une politique très proche du second paradigme - et quelques initiatives importantes en matière de formation. L'élément clef, dans l'élection de son successeur, sera de savoir si le cadre politique "Cummings-Gove" sera préservé ou si au contraire les Tories reviendront à quelque chose de plus proche de l'ère Cameron-Osborne, mais en dehors de l'UE.
*Littéralement : "Angleterre heureuse". Stéréotype se référant au pays des chaumières dans la campagne, des pubs, et du thé.
Dernier ouvrage paru : La Tête, la main et le coeur. Ed. Les Arènes.
