Serons-nous en mesure de maintenir notre cohésion nationale dans ce temps incertain d'une crise autre que strictement sanitaire qui se prolonge, et risque de nous déposséder de ce à quoi nous étions le plus attachés ? Après deux ans de confrontation aux circonstances d'une pandémie et déjà exposée aux bourrasques de controverses électorales, notre société éprouve un sentiment de vulnérabilité que l'on veut dissimuler. Elle semble privée des recours l'assurant de ses capacités à surmonter un cumul de défis.

Pour ce qui les concernent, les professionnels de santé font face et n'abdiquent pas, quelles que soient leurs fragilités, rancoeurs et désespoirs. Les constantes adaptations à des urgences imprévues ainsi que les renoncements contraints par des carences de toute nature, ont cependant un coût humain et moral insupportable. Notre société ne commence à en prendre la mesure qu'au moment de l'effondrement, quand les hospitaliers, dans l'incapacité d'assumer la plénitude de leurs missions, témoignent d'une détresse éthique parce que leurs valeurs sont bafouées et leurs pratiques dégradées.

Le 4 décembre 2021, les soignants étaient bien solitaires devant le ministère de la Santé et des Solidarités

Ce qui heurte de surcroît ces humanistes et ces militants du soin, ce sont les propos compatissants ou faussement surpris de l'imminence d'un désastre, pourtant annoncé depuis des années. Les multiples alertes à ce sujet avant la pandémie n'ont pas su être comprises par les instances publiques et considérées comme une urgence nationale. Comme si l'espace le plus sensible de notre bien commun, voué à la sollicitude et à la protection face aux vulnérabilités de l'existence, avait été déconsidéré dans ses valeurs morale et sociétale. Renoncer à cette hospitalité publique, n'est-ce pas anéantir ce qui fait société au moment même où s'exprime le plus grand besoin de cohésion nationale ?

Le 4 décembre 2021, les soignants étaient bien solitaires devant le ministère de la Santé et des Solidarités. Leur mobilisation afin d'assurer à tous une médecine humaine, compétente, digne, en capacité d'assumer les défis présents, n'a suscité aucune solidarité à leurs côtés.

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Peut-on envisager que l'hôpital public ne survive pas à cette crise qui n'est pas que d'ordre sanitaire ? La question mérite d'être posée au moment où, malgré la responsabilisation de chacun et la stratégie vaccinale, nous ne pourrons pleinement lutter collectivement contre le Sars-CoV-2 qu'en bénéficiant des capacités d'un système de santé efficace dans nos hôpitaux comme en ville. De toute évidence, la précarisation des établissements du sanitaire et du médico-social provoque des tensions et des injustices intenables à moyen terme.

Déjà, nous constatons le retour des arbitrages difficiles notamment dans des services de neurologie et le cumul de déprogrammations d'interventions chirurgicales ainsi que des consultations de suivi des personnes atteintes de maladies chroniques. Déjà, des Ehpad referment leurs portes. L'assignation à résidence dans les chambres y est imposée au mépris de la vie relationnelle dont la rupture avait provoqué en 2020 des détresses auxquelles certaines personnes âgées n'avaient pas survécu.

Renoncer à défendre nos principes d'humanité ?

Nous avons appris de ces deux années de pandémie que le pire, l'imprévisible voire l'impensable n'est jamais exclu. Nous avons déjà acquis une certaine habitude à consentir aux renoncements qui donnent à croire que nous surmontons les événements sans trop y perdre. Encore conviendrait-il de se demander si certaines pertes ne sont pas irrémédiables, et ne nous précipitent pas, sans vouloir l'admettre, vers un certain chaos démocratique.

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Si nous ne pouvons pas encore maîtriser la cinétique du Sars-CoV-2 et sommes assujettis à la redondance de projections et de conjectures épidémiologiques, n'est-il pas temps d'en tirer quelques conséquences en termes de gouvernance au long cours ?

N'en déplaise à une certaine doxa affirmant, au vif d'une cinquième vague (précédant une sixième dont l'intensité fait déjà l'objet de controverses), que notre pays a inventé une méthode à succès conciliant les impératifs sanitaires avec ceux de la continuité de la vie de la nation, nos vulnérabilités sont plus fortes qu'en 2020. Notre société est aujourd'hui dans l'incapacité d'envisager les mesures contraignantes qui pourraient s'imposer, au-delà du passe vaccinal, si la réponse vaccinale trouvait ses limites face à un variant. La cohésion nationale et nos solidarités risquent de ne pas surmonter les tensions suscitées par la demande paradoxale de mesures de sécurité publique renforcées à l'égard des personnes qui n'accepteraient pas les règles sanitaires et notamment la vaccination.

Ces quelques constats sont révélateurs soit d'une impréparation, soit d'un évitement

Notre système hospitalier mais aussi le secteur médico-social intervenant en établissement ou au domicile auprès des personnes en situation de handicap ou de vulnérabilité, pourraient ne plus être en capacité d'assumer leurs responsabilités dans des conditions acceptables. Enfin, adopter en période de campagne présidentielle les mesures qui devraient s'imposer en fonction des évolutions du gradient de la menace sanitaire relève d'un exercice inédit qui, a priori, n'a fait l'objet d'aucune consultation avec les partis politiques. Ces quelques constats sont révélateurs soit d'une impréparation, soit d'un évitement qui procède du pari ou de la pensée magique, soit d'obscures stratégies dont les décisions toujours discrétionnaires seront divulguées en fonction des circonstances.

L'effondrement de l'hôpital ainsi que celui d'autres services publics apparaissent avec plus d'évidence au moment où notre société en éprouve la plus urgente nécessité. Si nous avons concédé la gouvernance de la crise sanitaire en tous domaines à la puissance publique, il nous faut reprendre nos responsabilités à l'heure des bilans. Abandonner l'hôpital à la fatalité d'une mort annoncée serait admettre que l'on renonce à défendre à la fois nos principes d'humanité et ceux de notre démocratie.

* Professeur d'éthique médicale à l'université Paris-Saclay, Emmanuel Hirsch a publié Le soin, une valeur de la République, Les Belles Lettres, 2016, et Une démocratie endeuillée. Pandémie, premier devoir d'inventaire, érès, 2021.