Et si la liberté consistait, au-delà des grandes définitions philosophiques ou de la confrontation réductrice entre libéralisme et déterminisme marxiste, à disposer très concrètement des moyens de vivre sa vie? Spécialiste des politiques éducatives et sociales, Vanessa Wisnia-Weill détaille dans Les nouveaux pouvoirs d'agir (Seuil) la conception moderne de l'autonomie individuelle. Disposer des droits garantissant la liberté est une chose, jouir des moyens de les exercer, et ce, dans tous les domaines de l'existence, en est une autre,

Que vous ont inspiré ces deux mois de confinement, où notre liberté de mouvement a été considérablement réduite?

Il faut distinguer l'agir du "bougisme", qui est l'un des travers de nos sociétés. Le pouvoir d'agir tel que je le définis permet à l'individu de se réaliser dans le long terme au travers d'une confrontation personnelle de chacun avec le réel. Dans la lutte collective engagée pour surmonter la pandémie, mettre temporairement sa liberté de mouvement en retrait n'a aucunement empêché certains accomplissements. Les nouveaux rituels - culinaires, solidaires, culturels, contrôle de ses gestes - surgis durant cette période en témoignent.

Qu'entendez-vous parune société des "capabilités" ?

Les "capabilités", néologisme tiré de l'anglais capabilities, sont au fondement de l'actuel programme de développement des Nations Unies. Elles ont été théorisées par la philosophe américaine Martha Nussbaum, pour laquelle la liberté humaine doit aussi s'entendre à partir de la notion d'accomplissement. Cette philosophe distingue plusieurs dimensions centrales de l'existence : celles qui permettent d'assurer sa subsistance mais aussi celles qui offrent les moyens de se réaliser dans sa vie affective, intellectuelle, sociale, ou de contrôler son environnement. La société des capabilités est donc une société qui a pour objectif de réunir les conditions adéquates à la réalisation des individus. Si la personne libre et autonome est le socle des conceptions contemporaines de la justice, il faut aussi revisiter les enjeux de justice sociale, à partir de la liberté définie comme pouvoir d'agir. Lutter contre la pauvreté monétaire ne suffit pas.

Pourquoi parler de pouvoir d'agir plutôt que de libre choix ?

L'action donne le sentiment d'avoir une certaine maîtrise sur sa vie, mais il ne s'agit pas forcément d'un choix, lequel reste souvent illusoire, comme l'illustre dramatiquement l'actuelle pandémie. La liberté se construit en connaissant nos déterminants, non seulement les réalités sociales mais aussi physiques. Je dégage cinq grandes sphères du pouvoir d'agir : travail, consommation, liens intimes, connaissance et citoyenneté.

Comment en arrivez-vous à l'idée, iconoclaste, que la consommation constitue "une part de notre liberté"?

La consommation permet d'accéder à des conditions de vie décentes. D'où le besoin d'un panier minimal de biens premiers. Ensuite, au-delà, en consommant, les individus posent des actes pour affirmer leur personnalité et prendre part à la vie sociale et affective : partager un repas avec des amis, prendre sa voiture pour accompagner les enfants... Or, aujourd'hui, entre un quart et un tiers de la population n'ont pas les revenus pour mener une vie sociale. D'où l'importance des options qui seront prises pour le revenu universel d'activité. Raisonner du point de vue du pouvoir d'agir permet de penser autrement le débat sur les inégalités.

L'enfance et la petite enfance devraient être la priorité de nos politiques publiques, dites-vous.

Nous devons prendre acte de la révolution inachevée de la vie privée. Selon l'Observatoire du bien-être, le mouvement des gilets jaunes a révélé une "France malheureuse", qui se distingue dans "le degré de satisfaction moyen vis-à-vis des relations avec les amis et la famille ". Du point de vue des parents, le point clé est celui du "temps de qualité" pour répondre aux besoins de l'enfant. Il n'y a pas une seule façon d'être parent, mais il existe des conditions pour concilier vie familiale et vie professionnelle, bien au-delà de la petite enfance, qui ne sont pas réunies aujourd'hui. On l'a vu avec le confinement, éduquer n'est pas la même chose selon la taille de votre famille, votre type de logement, vos revenus.

LIRE AUSSI >> Monique Canto-Sperber : "Le libéralisme est un pari sur l'homme"

Il faudrait prévoir des aménagements des lieux et temps de travail pour permettre aux personnes de faire face aux crises personnelles (ruptures familiales, phobies scolaires etc.). Bâtir aussi une vraie politique publique pour le temps extrascolaire, en particulier durant les années du collège, en faveur de tous ceux dont les parents ont des horaires atypiques et ne peuvent pas payer des activités extrascolaires à leurs enfants. Il faudrait également ouvrir le champ des formations. Se donner comme objectif de scolariser 10% d'une classe d'âge dans des voies d'excellence, dotées de moyens similaires à ceux dont bénéficient les grandes écoles, où étudient moins de 3% des jeunes aujourd'hui. Il y a là un enjeu de compétitivité autant qu'une reprise du projet émancipateur des Lumières.

Vous revenez sur l'importance de la démocratie participative, chère à la deuxième gauche. Mais on sait bien que ceux qui "participent" sont essentiellement des militants, des retraités, des individus dotés d'un important capital culturel...

Je ne l'aborde pas comme l'alpha et l'oméga du pouvoir d'agir en commun, d'autant que je défends la légitimité de la démocratie représentative. Mais deux facteurs justifient des évolutions. D'abord, la révolution numérique bouleverse le rapport à la parole autorisée et ouvre de nouvelles appétences citoyennes pour des communautés de savoir qui pèsent sur les choix publics.

Ensuite, la transition écologique, notamment la "décarbonation" rapide de l'économie, appelle à une participation d'un nouveau genre. Il ne s'agit pas tant de plus délibérer sur les orientations des pouvoirs publics, que de partager le pouvoir opérationnel local, afin d'inventer des solutions adaptées au quotidien des populations. A un moment où l'impuissance publique sur le front du travail est décriée, la transition écologique offre un débouché professionnel et donc une possibilité d'accomplissement à ceux qui travaillent dans un secteur dont ils ne perçoivent pas la finalité.