Ancien éditorialiste du magazine New York, Andrew Sullivan est l'un des journalistes politiques les plus influents aux États-Unis. Il a rejoint depuis quelques mois la plateforme Substack, où il a réactivé son blog à succès, The Dish. Catholique, gay, opposé aux fondamentalistes et pro-marijuana, conservateur anti-Trump... Andrew Sullivan est inclassable. Dans cet article que nous traduisons, il se réjouit de la fluidité de genre au sein des nouvelles générations, et se souvient de son père, victime d'une conception stéréotypée de sa masculinité.

La dernière enquête de Gallup sur les L, G, B et T en a fait tiquer plus d'un. Elle montre une lente et progressive augmentation du nombre d'individus se définissant comme "LGBT", pour en arriver à 5,6% de la population américaine - un record.

Je sais le sujet brûlant, mais, sérieusement, je n'arrive pas à en faire une montagne. À l'époque de mon coming out, il y a une centaine d'années, on n'arrêtait pas de nous dire que les homosexuels représentaient 10% - au moins ! - des Américains. Le slogan "un sur dix" était à la mode dans les cercles gays, et la plupart de mes homologues y croyaient dur comme fer. Moi, dans ce qui aura été ma première hérésie en tant qu'homosexuel, jamais je n'ai pu l'avaler. Qu'on m'explique pourquoi je suis toujours tombé sur les mêmes dans nos défilés et parades au fil des années si nous étions plus de 30 millions ? Et d'ailleurs, en quoi la taille de notre population a-t-elle le moindre intérêt ?

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En examinant en détail ce dernier sondage, j'ai été rassuré de voir que mon intuition était juste et que toute cette lénifiante propagande était fausse. Il s'avère qu'en 2020, seulement 1,4% des adultes américains sont homosexuels et seulement 0,7% sont lesbiennes. Au total, gays et lesbiennes ne représentent donc à peine que 2% des adultes du pays. Ce qui me semble tomber parfaitement sous le sens.

Par contre, la surprise est de voir que presque autant de gens se disent aujourd'hui "trans" que "lesbiennes". Dans la génération Z, l'identité trans (1,8%) bat désormais la lesbienne (1,4%) en proportion de l'ensemble. En trois générations, l'identité trans est passée de 0,2% à 1,8% de la population américaine, soit une extraordinaire augmentation de 900%. Ce qui peut s'expliquer par le fait que les mentalités s'améliorent vis-à-vis des trans et qu'ils sont de plus en plus nombreux à se sentir libres de s'exprimer. Ce qui peut aussi venir du déplacement de certaines lesbiennes vers la catégorie trans, à mesure que de plus en plus de gouines butch deviennent des hommes. Sans compter qu'une partie du phénomène peut aussi tout simplement traduire un effet de mode "trans" chez les plus jeunes. C'est assez stupéfiant - et merveilleux - que l'identité trans soit passée du monstrueux à ce qui se fait de plus cool. Mais pour certains, soyons réalistes, c'est peut-être aussi juste une façon de s'encanailler face à un sondeur.

La différence entre les sexes ne va pas disparaître

Mais ce sont les bisexuels, à 54,6% parmi l'ensemble des "LGBT", qui sont maintenant majoritaires. Dans la génération Z, ils représentent même 72% ! À noter que seulement 3,7% des bisexuels vivent avec une personne du même sexe, quand plus de 30% vivent avec quelqu'un du sexe opposé. Je dois avouer que ça me fait un peu bizarre de voir autant de "LGBT" dans des relations hétérosexuelles - ce qui ne tient même pas compte de la population hétéro-trans. Si Gallup avait ajouté un Q, pour "queer", son enquête aurait peut-être répertorié des hétéros encore plus à la mode. Ou alors c'est l'absence de cette catégorie qui a gonflé les chiffres des bisexuels, qui sait ? À mon sens, voilà encore une raison de décomposer les "LGBT" : pouvoir dénombrer plus précisément les authentiques homosexuels, au lieu de tous nous amalgamer dans des catégories floues, où l'on retrouve un tas de relations hétérosexuelles.

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Mais faut-il pour autant s'affoler de l'essor de la fluidité de genre au sein de la jeune génération ? Là encore, je ne suis vraiment pas de cet avis. La binarité sexuelle est intrinsèque à la survie de notre espèce. C'est une simple question de biologie et de stratégie de reproduction humaine. La somme des différences entre les sexes - physiques, psychologiques, comportementales - sont profondément ancrées dans l'ADN de notre espèce. Elles ne vont pas disparaître parce qu'une bande de disciples de Foucault en rêve la nuit.

Mais le genre n'est pas le sexe; le genre est la manière dont ce sexe s'exprime et se manifeste. Et si l'éventail des façons d'exprimer ou de décrire votre sexe en tant qu'homme ou femme s'élargit et évolue, c'est une grande victoire pour notre culture. Cela signifie que beaucoup plus d'interprétations de ce que c'est qu'être un homme ou une femme sont maintenant socialement acceptables, ce qui nous libère tous d'attentes et de stéréotypes genrés par trop grossiers. (Raison pour laquelle je suis préoccupé de voir tant de gosses être catalogués comme trans s'ils manifestent des stéréotypes du sexe opposé. La non-conformité de genre n'est pas forcément un indice de transidentité. En réalité, vous avez plus de chances d'être gay et hétéro). Aussi, qu'on établisse 56 ou 112 genres ne me perturbe pas trop, si ce n'est que certaines étiquettes sont quand même débiles. Euh, kynigenre, demi-fluide, genre-brouillard, neutrois...? Cherchez par vous-même.

En réalité, je dirai qu'il y a beaucoup, beaucoup plus que 112 façons d'exprimer votre masculinité ou votre féminité. Tout comme chaque personne est unique, l'expression du genre l'est aussi. La combinaison d'un sexe et d'une personnalité singulière est toujours unique. Et ce qu'il vaudrait vraiment laisser tomber, c'est la signification grossière et binaire que l'on donne au genre. Contrairement au sexe, le genre est bien un spectre. Et il peut être oppressant pour les enfants et les adultes non conformes de se plier aux stéréotypes de leur genre ; comme cela peut être horriblement limitant pour tous les autres. Il y aura toujours des différences sociales et culturelles moyennes, c'est certain - en tendance, les hommes aimeront davantage regarder du sport que les femmes, par exemple. Mais une femme qui adore le football n'en est absolument pas moins femme pour autant.

"Vrai garçon"

Quand j'étais petit, mon altérité n'avait pas de nom. Je savais que j'étais un garçon - mais le jour de la semaine qui me terrorisait le plus au lycée était celui où je devais jouer au rugby. J'étais petit, à l'époque prépubère, intello, asthmatique et physiquement gauche. Me faire plaquer par un garçon post-pubère, deux fois plus grand que moi et me retrouver la tête enfoncée dans de la boue mélangée à mon propre sang à intervalles réguliers n'était pas exactement l'idée que je me faisais d'un après-midi agréable. Pas plus que rester dehors sous une pluie interminable et froide, les mains si gelées que j'étais incapable de déboutonner mon propre polo alors que mes poumons hoquetaient dans une énième crise d'asthme.

Mais la peur de cette violence masculine organisée était d'autant plus exacerbée qu'elle semblait remettre en cause ma masculinité. Dans mon enfance et mon adolescence, il n'y avait pas de modèles masculins variés, divers ou même subtils auxquels je pouvais facilement m'identifier. Une fois, en primaire, quand une fille m'avait naïvement demandé "Mais tu es sûr que tu n'es pas une fille ?", ma réponse avait été immédiatement négative. Mais je savais où elle voulait en venir. Ce qui allait ronger mon estime personnelle.

De même, un Noël, chez mes grands-parents, ma grand-mère m'avait vu dans un coin avec un livre alors que mon petit frère jouait sur le tapis avec un petit camion qu'il s'amusait à cogner contre les murs. Elle avait dit à ma mère, en regardant mon frère, et devant moi : "Bon, au moins maintenant tu as un vrai garçon". Ça m'avait fait mal. Beaucoup. Je me souviens avoir cessé d'étudier la littérature anglaise après mes seize ans, alors que j'adorais ça - dans mon esprit, l'histoire était une matière plus masculine.

Mon père, cet artiste contrarié

Pour mettre encore un peu plus de sel sur cette plaie, mon père était un modèle de masculinité classique. C'était un formidable athlète qui avait représenté l'Angleterre dans des compétitions de demi-fond ; il avait été capitaine de l'équipe de rugby de son lycée, puis de celle de notre ville. Il était taciturne et sanguin, roulait des mécaniques, pêchait dans la mer du Nord, élevait des lapins et des poulets, et appuyait sur le champignon. À chaque fois que l'ennui le prenait, il détruisait des bouts de notre petite maison pour ajouter des extensions, qu'il finissait rarement. Ses potes descendaient des litres de bière et il était manifestement beaucoup plus heureux en leur compagnie qu'avec sa propre famille. Il a même fait une crise de la quarantaine et s'est acheté une voiture de luxe et une veste en cuir. Comme s'il ressentait le besoin de jouer la "masculinité toxique" jusqu'aux limites de la caricature.

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Il n'a pas été cruel avec moi, mais il n'est jamais venu me voir jouer au théâtre de l'école et n'a pas non plus assisté au moindre de mes concours de rhétorique. Trop des trucs de fille, je suppose. Et c'est moi, bien sûr, qui avais l'impression de le laisser tomber. Je me rappelle, et le souvenir est comme on dit cuisant, du jour où il avait voulu m'apprendre à taper dans un ballon de foot. Je m'étais senti tellement inutile.

Ce qu'il ne s'est pas laissé vivre pleinement pendant longtemps, c'est une autre facette de lui-même. Il aimait dessiner et peindre. Après sa mort, il y a un an, nous avons trouvé sa lettre d'admission à la Slade School of Fine Art de Londres. Peut-être la meilleure institution de ce type dans le pays, et un grand honneur. Il ne nous en a jamais parlé, et je ne sais pas pourquoi il a finalement refusé d'y entrer. Sans doute son besoin de gagner de l'argent, mais peut-être aussi le prix de la conformité au genre. Mais dès qu'il a pris sa retraite, et surtout après son divorce, il a recommencé à peindre - pour des résultats spectaculaires. Je ne peux m'empêcher de me demander quel genre de vie il aurait pu mener s'il avait eu le courage de suivre ses propres, et non conformes, désirs. Quelles grandes toiles il aurait pu réaliser.

Il ne pleurait jamais

Quand je lui ai dit que j'étais homosexuel, il s'était plié en deux et avait fondu en larmes. Ce qui m'avait choqué et troublé. Mon père ne pleurait jamais. Je n'ai pas arrêté de lui demander pourquoi il pleurait, tout en étant soulagé de ne pas m'être pris un coup de poing dans la gueule. Et au bout d'un moment, il avait levé les yeux pour me dire quelque chose que je n'oublierai jamais : "Je pleure à cause de tout ce que tu as dû traverser en grandissant, et je n'ai jamais rien fait pour t'aider". D'un coup, l'amour d'un père avait dissous toutes les fanfaronnades machistes.

Plus tard ce jour-là, ma mère avait déblatéré ses niaiseries habituelles. Elle avait dit que mon père avait pleuré parce qu'il s'était rendu compte que j'avais eu le culot de risquer ma carrière et mon avenir pour être celui que j'étais vraiment, ce dont il n'avait jamais eu le courage. Il pleurait pour lui-même. Pas parce qu'il était gay, non, mais parce qu'il adorait l'art. Peut-être, finalement, que le poids des attentes genrées l'avait empêché de réaliser son rêve.

J'ai beaucoup pensé à lui depuis sa mort soudaine et inattendue l'année dernière. À cause des mesures sanitaires, nous n'avons pas été en mesure de lui organiser des funérailles. Lorsqu'une cérémonie sera possible, nous exposerons ses tableaux partout.