C'était l'angle mort des violences sexuelles, le tabou ultime. Il semblerait qu'il soit en passe, enfin, de sortir de l'ombre grâce à cette révolution #MeToo, qui creuse jour après jour son sillon dans notre conscience collective. Il y a encore cinq ans, Camille Kouchner aurait-elle publié un livre accusant son beau-père Olivier Duhamel de viols répétés sur son frère jumeau ? Il y a cinq ans, un tel témoignage aurait-il entraîné en quelques jours le séisme qu'il suscite aujourd'hui à la direction de Sciences po, dont le politologue était l'une des plus flamboyantes figures ?
Les cercles dorés du pouvoir n'ont pas l'apanage des viols et agressions sur les mineurs, on le sait. On sait aussi combien parler est un chemin de croix pour ces victimes, dépossédées très jeunes de leur corps et d'elles-mêmes. Mais cette difficulté est redoublée lorsque les autres - les proches, les gens, la société - se refusent à entendre les mots du mal et à en prendre toute la mesure. Par commodité, par lâcheté, trop longtemps nous avons tu notre responsabilité commune dans le refoulement de ces vérités douloureuses. La parole impossible ne se délie que dans un climat de confiance et d'écoute. Où est cette confiance lorsque des indices alarmants ne suscitent qu'un émoi fugace, vite dissipé dans l'essoreuse de l'actualité ?
Le 20 novembre, Journée des droits de l'enfant, un sondage de l'association Face à l'inceste s'affichait dans tous les médias : un Français sur dix déclare avoir été victime de ce type d'agressions. D'autres études suggéraient pourtant depuis bien des années l'ampleur des violences sexuelles sur mineurs, plus nombreuses que celles commises sur les adultes d'après les enquêtes de victimation disponibles. Une société du déni fait le lit des agresseurs, qui s'appuient sur la tolérance ambiante pour se convaincre que leurs actes ne sont pas aussi terribles que ce que leur surmoi leur en dit. Il faut saluer la commission créée en décembre sous l'impulsion d'Adrien Taquet, le secrétaire d'Etat chargé de l'enfance et des familles : elle est, pour toutes ces raisons, historique.
