Ce qu'il faut maintenant appeler "l'affaire" Olivier Duhamel - le célèbre politologue est accusé par sa belle-fille de viol sur son frère dans le livre La Familia grande (Seuil) - témoigne de l'ampleur du changement de regard de la société française sur les agressions sexuelles. La tolérance, la complaisance même qui fut de mise jusqu'à il y a peu semble irrémédiablement se fissurer, estime le philosophe Marc Crépon. L'heure est au témoignage médiatisé urbi et orbi, et à la prise de conscience. Le directeur du département "philosophie" de l'Ecole normale supérieure, qui a consacré l'essentiel de ses travaux à l'étude de la violence, analyse avec une grande finesse ce mouvement de fond dans son dernier essai, Ces temps-ci, la société à l'épreuve des affaires de moeurs (Rivages).
Les affaires d'agressions sexuelles se succèdent dans l'actualité. Des personnalités sont nommément visées, tel le politologue Olivier Duhamel aujourd'hui, ou l'écrivain Gabriel Matzneff hier, dans des témoignages accablants qui sont aussi des succès de librairie. Vit-on la fin de ce que vous appelez "le consentement" social à ces formes de violence?
Je crois en effet que nous vivons un changement d'époque considérable, et qu'il y a désormais des actes et des états de fait que les 20-30 ans ne tolèrent plus, je le vois aux réactions de mes étudiants. Toutes les générations, aussi bien celles de mes parents que celle de mes enfants, ont des histoires à raconter. Le seuil de tolérance s'est considérablement abaissé. Dans les années 80 encore, on réagissait davantage à ce qui pouvait réprimer la sexualité plutôt qu'aux abus que sa libre expression pouvait entraîner.
En somme, le verrou moral avait été si fort pendant des siècles, la tutelle des institutions diverses - famille, religion, Etat - si étouffante dans la vie privée des individus, que la soif de liberté l'emportait sur la lucidité ?
Je ne veux pas du tout soutenir une position réactionnaire, en incriminant les années 70. La libération sexuelle a été un mouvement nécessaire et salutaire; il a permis notamment la reconnaissance des différences sexuelles. Mais il en a oublié, du coup, la réalité des rapports de force, de domination ; les agressions qui peuvent faire partie de la sexualité.
Ce qui me semble peut-être le plus terrible, c'est que la loi du silence qui s'impose dans les affaires sexuelles profite toujours au prédateur - elle le met à l'abri de la réprobation des autres, le dispense de rendre des comptes, lui permet de continuer sa vie comme si de rien n'était. Tandis que la victime, elle, est détruite et met souvent des années à se remettre, voire ne se rétablit pas du tout. Dans les cas des agressions sur les enfants, le partage du secret entre le prédateur et sa proie convient à l'un et détruit l'autre. Ce partage inéquitable du secret, cette absence de réciprocité montre bien l'inégalité du rapport de force, constitutive de l'abus.
Vous distinguez trois conditions pour que s'éveille la conscience de la société sur ces violences. Quelles sont-elles ?
Le mécanisme est le même pour toutes les violences, qu'il s'agisse du travail infantile, des châtiments cruels, etc. Il faut toujours trois forces. D'abord, des voix singulières. Ici, des victimes qui ont le courage à un moment de briser la loi du silence, incitant d'autres à témoigner. Lorsqu'on regarde la séquence de ces dernières années, de nombreuses victimes se sont décidées à parler, sans se concerter, dans le milieu religieux, dans celui du sport, dans le monde intellectuel, etc. Mais les enfants, eux, ne parlent pas, ils ne peuvent pas s'organiser pour affronter ensemble les viols et attouchements qu'ils subissent.
Si la honte est l'une des dimensions spécifiques de l'agression sexuelle, elle pèse d'un poids considérable sur leurs épaules ; leur agresseur les soumet à un chantage affectif : "si tu parles, tu vas détruire la famille, perdre mon amour ... La deuxième condition est la formation d'un mouvement d'opinion et des relais, tel que Metoo. Très souvent, ces deux forces vont du même pas. La troisième condition est toujours la plus lente à venir: c'est l'action du législateur et celle de l'Etat. Dans le cas des agressions sexuelles, l'appareil législatif n'est pas en jeu, nous avons tous les textes de loi nécessaire pour poursuivre les agresseurs. En revanche, l'éducation, la formation des acteurs susceptibles de recueillir la parole des victimes et de donner suite à leur plainte met énormément temps à se mettre en place.
La société commence tout juste à mesurer combien elle a tardé à considérer ces violences pour ce qu'elles sont, combien elle a détourné les yeux de ces vies saccagées. A cette épreuve s'en ajoute cependant une autre à front renversé, soulignez-vous : la tentation de la vengeance collective. Nous sommes dans un moment très particulier de distorsion entre la lenteur de la justice qui est ce qu'elle est - il faut des moyens pour instruire rapidement un dossier et des preuves pour condamner quelqu'un d'un autre côté - et l'impatience de la société, qui veut juger au plus vite les coupables.
Le spectre du tribunal populaire a souvent été invoqué pour justifier l'inaction...
Oui, rien n'est plus insupportable, c'est vrai, que les stratégies discursives qui visent encore une fois à faire peser le soupçon sur la parole des victimes. Mais sans tomber dans ce piège, reconnaissons aussi que des débordements peuvent se produire, et qu'avant de clouer quelqu'un au pilori en lâchant son nom sur internet, il est bon de vérifier que les informations se recoupent. Sachons aussi nuancer : tous les actes ne se valent pas. Un geste déplacé, ce n'est pas la même chose qu'un harcèlement systématique prolongé durant des mois, ce n'est pas la même chose qu'un viol. Le risque que nous courons est de mettre tout sur le même plan.
En revanche, je ne pense pas qu'une société puisse faire reculer son seuil de tolérance sans qu'à un moment donné, la parole ne se durcisse. Et elle se durcit lorsqu'on devient capable de qualifier de "prédateurs" les individus se rendant coupables d'actes pédophiles. Ou plus généralement, qu'on se met enfin à appeler les choses par leur nom : la pédophilie et l'inceste sont des crimes. L'exemple que je donne souvent dans d'autres livres est celui de la peine de mort, dont le recul du seuil de tolérance supposait, comme l'ont dit en leur temps Albert Camus et Robert Badinter, qu'on se décide à l'appeler "un meurtre légal".
Vous allez tout de même jusqu'à alerter sur le risque d'un retour de la censure, en racontant comment, cherchant des ouvrages de Gabriel Matzneff dans une démarche informative après la parution du témoignage de Vanessa Springora, vous n'avez rien trouvé dans vos points de vente habituels...
Je veux faire la part entre une répression juste des agressions sexuelles et une police des moeurs qui deviendrait aussi une police de la culture. Je considère que nous n'avons pas à expurger les bibliothèques, les cinémathèques ou les discothèques de certaines oeuvres et auteurs, au motif qu'ils heurteraient notre sensibilité contemporaine. Il est juste que nous soyons choqués, parce que nous regardons ces productions avec d'autres yeux que ceux du passé, mais ce n'est pas une raison pour les mettre à l'index. Ce dont nous avons particulièrement besoin aujourd'hui, ce n'est pas d'un retour de la censure, mais d'un éveil de notre jugement critique.
En ce qui concerne Gabriel Matzneff, je me réfère à un autre argument, celui du droit à la création. Une chose est que Matzneff soit poursuivi pour ses agissements sur des mineurs, une autre est le retrait de ses livres dans les librairies. Une oeuvre littéraire, qui est donc pour partie au moins de fiction, ne peut pas être tenue pour le témoignage de la vie de son auteur. Même un journal comporte cette part d'arrangement avec le réel : dans ce qu'on y raconte, il y a de choses dont on se vante, qu'on édulcore, qu'on omet. Il en est de même avec les autobiographies. Et si le contenu nous heurte, nous dégoûte, il est néanmoins essentiel que nous puissions faire cette expérience. La littérature, les arts en général, ont pour fonction d'explorer toutes les facettes de la nature humaine. Les expurger des formes du mal qu'ils mettent en lumière, comme les abus sexuels, revient à tronquer l'existence humaine.
