30 avril 1945. En début d'après-midi, Adolf Hitler, retranché dans son bunker berlinois, gagne sa chambre en compagnie d'Eva Braun. Elle absorbe une capsule de cyanure, lui se tire une balle dans la tête. A peu près au même moment, à quelque 200 kilomètres de là, l'Armée rouge pénètre dans la ville de Demmin, en Poméranie occidentale (nord de l'Allemagne). Les SS et les troupes de la Wehrmacht viennent de décamper, non sans avoir pris la peine de faire sauter les ponts alentour. Les élites locales ont pris la fuite. Seuls restent les habitants, coincés dans leur ville souricière. Le cours des événements bascule alors dans l'impensable : pendant cinq jours, du 30 avril au 5 mai, des mères, des enfants, des familles entières se donnent la mort par noyade, pendaison, prise de médicaments ou armes à feu. "Une orgie de suicides", écrira plus tard l'historien britannique Christian Goeschel : près d'un millier de morts, soit 5 % de la population. Dans les dernières heures du régime nazi, d'autres villes allemandes ont connu des poussées suicidaires, mais aucune n'a vécu la pulsion collective de Demmin.

Spécialiste de la RDA, l'historien Emmanuel Droit a épluché les archives disponibles - journaux intimes, mémoires autobiographiques - pour comprendre ce cas méconnu et très singulier de violence de guerre. La première piste, la plus évidente, est celle de la peur de tomber entre les mains des soldats soviétiques. Les combattants de Staline, qui se sont contentés de rapines à leur arrivée, basculent dans la violence au cours des libations très arrosées du 1er mai. Ils incendient le centre-ville, violent les femmes. Sans défense et coupée du monde, Demmin s'abandonne au pire, tandis qu'une fièvre suicidaire gagne les habitants. Les mères et leurs enfants sont les premiers à en finir, bientôt suivis par les vieux et d'autres adultes. Beaucoup se jettent dans l'une des trois rivières proches, d'autres se tuent à leur domicile, dans leur cave...

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La terreur devant les exactions de l'Armée rouge n'explique cependant pas tout, estime Emmanuel Droit dans son ouvrage Les Suicidés de Demmin (Gallimard). Toutes les municipalités allemandes envahies par les Soviétiques lors de leur offensive finale sur le front de l'Est n'ont pas connu un tel déchaînement d'exactions et de suicides, rappelle-t-il. D'où une deuxième piste, d'inspiration durkheimienne, déjà évoquée par le documentariste Florian Huber dans un essai en 2019 : les Allemands baignaient, depuis l'arrivée de Hitler au pouvoir, dans un imaginaire communautaire aux accents apocalyptiques.

"La victoire ou la mort"

Le Führer avait lié le destin de l'Allemagne au sien et engagé son peuple dans une logique de combat existentiel nationaliste ne souffrant qu'une alternative : la victoire ou la mort. "Le suicide était présenté comme un acte sacrificiel héroïque et non comme un acte de désespoir absolu, écrit Emmanuel Droit. Le succès du projet hitlérien se fondait sur l'idée qu'il dépendait du nombre de sacrifices engagés pour la victoire finale." Ce cadre mental aurait été particulièrement propice aux passages à l'acte suicidaires dans un contexte où aucun garde-fou n'existait plus. Ce qui était le cas à Demmin, ville martyre livrée à ses occupants.

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Dans son essai La peur de la liberté, paru en 1941, le psychosociologue Erich Fromm analysait déjà ce qu'il nommait "l'aspect masochiste" de l'idéologie nazie et son effet sur les masses : "On leur répète sans cesse que l'individu n'est rien et qu'il ne compte pas, [il] devrait accepter son insignifiance personnelle, se dissoudre dans un pouvoir plus grand, et se sentir ensuite fier de participer à la force et à la gloire de ce pouvoir supérieur." Dès les années 1930, du reste, le national-socialisme avait précipité les Allemands dans une dynamique révolutionnaire nihiliste censée permettre l'avènement d'un nouvel ordre sociopolitique, dont la conquête de l'espace vital à l'est de l'Europe constitue la matérialisation.

La population, humiliée au sortir de la Première Guerre mondiale par le traité de Versailles et les réparations qu'il imposait, rongée par la crise économique, voulait croire à la puissance retrouvée. L'idéologie l'invitait à faire "corps" avec l'Allemagne nazie. Lorsqu'elle a sombré, certains ont pu croire qu'il leur fallait couler avec elle.