Le terme est omniprésent sans que l'on ne sache plus vraiment ce qu'il veut dire : "fasciste", c'est ainsi que l'on désigne un adversaire un peu trop à droite du centre, faute de mieux. Pourtant, le fascisme a une histoire, un contexte social et géographique, et des représentants emblématiques - autant de caractéristiques qui en font une idéologie éminemment singulière, née de l'horreur de la Première Guerre mondiale et morte de la Seconde. C'est cette histoire que retrace au scalpel Jean-Christophe Buisson dans Le Noir et le Brun. Une histoire illustrée du fascisme et du nazisme 1919-1946 (Perrin), agrémenté par 200 illustrations et une vingtaine de portraits des grandes figures fascistes.

Faut-il pour autant s'interdire d'employer le terme pour décrire le présent ? Si l'auteur veut bien voir des signes de fascisation dans un régime tel que le poutinisme, il en refuse l'appellation pour la droite conservatrice ou extrême, remarquant par exemple, ironique, que "Giorgia Meloni me semble surtout très proche de ce qu'était notre RPR dans les années 1980".

L'Express : Après avoir travaillé sur le communisme, notamment avec Le Siècle rouge, vous vous intéressez au fascisme. Pourquoi ?

Jean-Christophe Buisson : Mon ambition était de traiter l'ensemble du totalitarisme au XXe siècle en partant de l'idée commune que ces deux systèmes sont si loin derrière nous - malgré l'existence d'une certaine nostalgie à l'égard du communisme, de la survivance de quelques régimes communistes sur Terre et de l'existence de régimes autoritaires que l'utilisation de certaines méthodes rapproche du fascisme - qu'on en ignore les caractéristiques, notamment chez les jeunes qui n'ont pas connu le communisme. Quand ceux-ci vont à Budapest ou à Varsovie, ils ne peuvent pas imaginer une seconde ce qu'était le communisme, que ces pays étaient inaccessibles depuis l'Ouest et avec quelle rapidité il s'est effondré.

LIRE AUSSI : Pourquoi il faut cesser de traiter de "fasciste" toute personne d'opinion divergente

Sur le fascisme, mon but est le même, mais s'y ajoute une réflexion sur le vocabulaire. Le terme est employé aujourd'hui à tort et à travers, notamment pour disqualifier ses adversaires. On y englobe l'extrême droite, le nationalisme, même le patriotisme, et cela ne veut plus rien dire. D'où un autre problème posé par cette surutilisation : on finit par le banaliser. Cela revient à ne pas voir la violence extrême du fascisme originel et, partant, de penser que ce n'est ni grave ni dangereux.

Je montre donc dans ce livre de la manière la plus factuelle possible ce qu'était vraiment le fascisme - d'où les nombreuses illustrations utilisées et la présentation chronologique. J'ai aussi ajouté des portraits de membres éminents de ce mouvement. Ensuite, libre au lecteur de considérer que tel ou tel leader de notre temps est fasciste. De mon point de vue, cependant, il n'y en a plus au sens premier. Orban, Marine Le Pen, Zemmour, Meloni, par exemple, ne le sont pas.

Qu'est-ce que le fascisme ?

Le culte de la violence, la haine simultanée du libéralisme et du communisme aboutissant à une économie dirigiste, l'enfermement et même l'exécution des opposants, et la volonté de contrôle absolu de la culture. Même si le fascisme a disparu en tant que tel, on peut retrouver certains de ces critères dans des gouvernements d'aujourd'hui. Par exemple, le régime de Poutine, ce qui n'était pas le cas avant, se rapproche du fascisme, même s'il n'est pas encore dans une phase totalitaire avec parti unique. Il est en guerre, a instauré une loi martiale et lancé une mobilisation, et l'économie russe est au service de la guerre : autant d'aspects qui font clairement penser au fascisme. Ce qui nous ramène à une part importante de cette idéologie : un nationalisme qui tend à l'impérialisme. A partir de 1938, apparaissent dans le nazisme et le fascisme un racisme et une violence débridés. Hitler et Mussolini ne cachaient pas leurs intentions et revendiquaient sans ambages la violence.

Pour revenir aux cas contemporains soupçonnés de fascisme, on ne trouve pas, par exemple, de revendication de la violence au RN ou chez Reconquête !, ni d'impérialisme chez Orban, qui ne prône pas l'invasion de la Voïvodine en Serbie ni de la partie de la Roumanie historiquement hongroise. D'ailleurs, il existe en Hongrie un vrai parti d'extrême droite, Jobbik, qui représente 10 à 15 % des suffrages, et qui est quasiment nazi ! Il ne faut pas passer à côté de ces nuances.

LIRE AUSSI : Johann Chapoutot : "Comme Hitler, Poutine est au pouvoir parce qu'il sert aussi des intérêts"

Pour finir, la dimension historique compte beaucoup : le fascisme a existé entre 1919 et 1946 sous l'égide de Hitler et Mussolini et depuis, il est mort. Ces idées et les actes qui en découlaient ont été condamnés. Il est donc impensable d'imaginer le retour de cette idéologie. Ce qui n'est pas le cas du communisme, qui a perduré après 1946 précisément parce qu'aucun jugement, tel l'équivalent du procès de Nuremberg, n'a eu lieu pour communisme. Certains continuent donc de considérer que cette idéologie mortifère n'est pas inacceptable.

Pourquoi utiliser le mot fascisme pour insulter son adversaire s'il est si peu signifiant ?

C'est un héritage de la gauche depuis les années 1920. Jusqu'aux années 1970, c'était le terme de disqualification de ceux qui n'étaient pas de gauche. C'est aussi simpliste que "tout anticommuniste est un chien" de Sartre. C'est resté. Mais tant de gens, à gauche, ont été victimes du terme - comme ces militants trotskistes qui se faisaient traiter de cryptofascistes - que cela s'est un peu estompé.

Le fascisme est issu de la Première Guerre mondiale. Pourquoi et comment ?

Il ne pouvait pas naître à un autre moment qu'après la guerre et ailleurs qu'en Italie. Il est apparu en raison de la frustration d'après-guerre dans la péninsule : si tous les pays européens étaient dans une situation épouvantable, l'Italie a été particulièrement frustrée par les traités de paix. Elle estimait qu'elle n'avait pas reçu ce à quoi elle avait droit : engagée du côté de la Triple Entente, elle s'était vu promettre des territoires qu'elle n'a jamais récupérés. Elle était amputée, comme l'Allemagne et l'Autriche, mais eux étaient des perdants ! Dans tous les lendemains de guerre, en outre, le problème se pose de savoir que faire de ceux qui ont vécu cette terrible expérience - même au Moyen Age, les "gens de guerre" retournaient bien difficilement à la vie civile. D'autant plus qu'une atmosphère de grande violence a imprégné ces hommes pendant plusieurs années. Cela s'est passé aussi en France ou au Royaume-Uni mais c'était plus fort en Italie. Pour finir, le mouvement bolchevique en plein essor faisait preuve d'une grande brutalité - il y eut notamment en Italie, juste après la guerre, des grèves très violentes, avec des morts. Entre la peur du communisme et le refus du système libéral balayé par la guerre, que faire ? Tout cela mûrit dans l'esprit d'un ancien socialiste, Mussolini. Il en conclut qu'il fallait une révolution mais non communiste.

Ce sera donc la marche sur Rome du 28 octobre 1922 ?

L'événement déclencheur qu'on tend à oublier est la marche sur Fiume de Gabriele d'Annunzio le 12 septembre 1919. Puisque l'Italie n'avait pas obtenu la ville de Fiume, pensait-on, autant la prendre de force. La figure de d'Annunzio, ce poète aventurier et dandy, compte. A la tête d'une centaine d'hommes qui deviennent 2 500, il parvient à prendre la ville et à la gouverner pendant quelques mois. Cela fait office de laboratoire. Il y a des nationalistes, des socialistes, des futuristes, des gens du monde entier, dans un contexte totalement libertin qui annonce la République de Salo et Les 120 Journées de Sodome de Pasolini. L'idée sera reprise avec la marche sur Rome de Mussolini le 28 octobre 1922. Dans les années 1920 et 1930, de nombreuses marches ont lieu : en Estonie, en Pologne, au Brésil - elles échouent. Le fascisme, comme le communisme, est donc une conquête du pouvoir par la violence et par la rue. Au passage, qui appelle aujourd'hui à la conquête ou à la contestation du pouvoir par la rue ? Ce n'est pas le RN, qui essaie aujourd'hui d'être le plus sage possible à l'Assemblée, c'est l'extrême gauche, elle aussi héritière de la violence révolutionnaire.

LIRE AUSSI : Docteur Sandrine et Miss Rousseau, ou la naissance d'un petit fascisme postmoderne

Il ne faut pas non plus oublier le contexte : une classe politique médiocre et une sorte de délitement moral, de désarroi et de fatigue démocratique - autant d'éléments qu'on pourrait rapprocher de notre époque. Les mouvements inédits surviennent souvent dans des sociétés un peu malades - et le fascisme en est un.

Ensuite, le fascisme s'institutionnalise et s'embourgeoise pour gérer les acquis de cette révolution, constituant à cette fin une immense bureaucratie.

Les fascistes et les communistes ont en commun, dites-vous, de ne pas aimer le libéralisme. En quoi s'opposent-ils alors ?

Mussolini veut inventer une forme de communisme sans égalitarisme ni internationalisme. La fraternité, oui, mais elle s'arrête aux frontières. Il connaît les méthodes révolutionnaires et il a compris du communisme que la violence était nécessaire pour changer radicalement un système. Mais pour lui, le pouvoir doit revenir à un homme seul. Le communisme a certes plusieurs dirigeants mais en théorie, il n'a pas qu'un seul chef.

En quoi le nazisme est-il un fascisme ? Quelles sont ses spécificités ?

C'est un enfant du fascisme. Ensuite, l'antisémitisme, qui n'existe pas dans le fascisme italien originel, est ontologique au nazisme. Il n'arrive en Italie qu'en 1938 quand Mussolini décide de s'aligner sur les nazis par dépit vis-à-vis des démocraties et pour bien se faire voir de Hitler. Alors qu'il a une maîtresse juive, sa muse pendant vingt ans, Margherita Sarfatti ! Après 1938, en revanche, avec l'adoption des lois antisémites, Mussolini n'y va pas avec le dos de la cuillère.

Après la guerre, l'Allemagne est dans une situation bien pire que l'Italie : elle est vaincue et punie par le traité de Versailles. Les nazis haïssent le système politique allemand, les juifs et le voisin français, ces deux derniers étant clairement identifiés dans Mein Kampf. Hitler y consacre des dizaines de pages aux hommes politiques français ! Il veut instaurer un système hiérarchisé, inégalitaire et raciste. Mussolini, lui, se contente de mépriser la classe politique italienne.

LIRE AUSSI : Hitler de "sang juif", itinéraire d'une théorie mensongère

Hitler n'aurait pas existé sans le modèle mussolinien. En 1923, son putsch raté à Munich vise à prendre le pouvoir par la violence, comme les fascistes italiens. Il change ensuite de stratégie en associant violence dans la rue et conquête par les urnes, ce que Mussolini n'a pas eu besoin de faire, la voie électorale n'ayant jamais fonctionné pour lui.

Enfin, nazisme et fascisme mourront par la guerre : ils périront par là où ils auront péché, le culte de la violence.

Le débat sur l'existence d'un fascisme français est toujours vivace. Il y a eu des fascistes en France ; y a-t-il eu pour autant un fascisme français ?

Non. Tout d'abord les partis fascistes étaient de taille très modeste, quand le fascisme a besoin d'un parti de masse. On peut relever le Faisceau de Georges Valois, le Parti franciste, dissidence du Faisceau, divers mouvements et ligues dans les années 1930, le Rassemblement national populaire (RNP) de l'ancien socialiste Marcel Déat fondé pendant la guerre et un grand parti fasciste, le Parti populaire français (PPF) fondé par l'ancien communiste Jacques Doriot. Mais ce dernier comptait moins de 100 000 adhérents, à comparer avec les millions d'adhérents du parti fasciste italien.

Ensuite, la France était du côté des vainqueurs et ne s'est jamais sentie spoliée comme l'Italie. La République était solide. Elle a réussi à conduire la guerre alors que les nationalistes, dans les années d'avant-guerre, prétendaient que la démocratie ne protégerait pas le pays. Pourtant, cette République a battu l'Allemagne. Dans les années 1920, dans l'ensemble, le besoin de renverser le système n'était pas urgent.

Il ne faut pas minimiser à cet égard le rôle de l'Action française (AF), qui a drainé autour d'elle beaucoup d'intelligences et les a canalisées dans un projet de renversement de la République qui restait utopique et royaliste. Maurras avait réussi à convaincre ses partisans que le meilleur régime pour la France était la monarchie. Au sein de l'AF, le rapport à la violence et à la prise de pouvoir par la rue était ambigu : l'ambition était entretenue par les mots mais on ne passait jamais à l'acte. Le 6 février 1934, comme on le sait, Maurras ne fit rien d'autre que d'écrire.

LIRE AUSSI : Nicolas Lebourg sur les 50 ans du FN : "Le parti n'est jamais arrivé à gérer ses racines"

Le premier vrai mouvement fasciste en France est le Faisceau de Georges Valois. Valois était issu de l'AF mais considérait précisément que celle-ci était un mouvement trop conservateur. Avant-guerre, il était proche des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes. Voyant l'AF s'embourgeoiser et même compter parmi elle des députés, il rompit. Mussolini, au passage, comprenait très bien cette tendance naissante en Europe, en Amérique du Sud et en Asie, et commença à financer des mouvements comme le Faisceau. Mais cela ne prendra jamais complètement. C'était une copie du modèle italien, or ce modèle était fait pour l'Italie et n'était pas exportable.

Dans l'ensemble, les partis fascistes ont tous été financés par l'étranger, soit par l'Italie, soit par l'Allemagne. Ce qui est contradictoire avec l'idée nationaliste : être un fasciste français, c'était être pour la France. Se faire financer par l'étranger était donc problématique. Les gens sentaient bien que ces mouvements n'étaient pas français car ils récitaient des discours qui ne valaient que pour l'Italie ou l'Allemagne. Or la base du national-socialisme était la haine de la France ! On comprend mieux dès lors pourquoi les collaborationnistes n'étaient pas des patriotes.

Dans les collaborationnistes, comptait-on beaucoup de fascistes ?

Oui. On peut citer en particulier le PPF, le RNP et une organisation paramilitaire, la Milice. Ils en ont les méthodes et la mentalité, et les trois basculent vite dans un antisémitisme total sans ambiguïté. Doriot et Déat tenteront bien de faire naître un parti unique sur le modèle fasciste mais Pétain et même les Allemands n'en voudront pas, ceux-ci préférant régner sur la rivalité entre ces groupes.

Pour en revenir à l'Italie, le rapport des Italiens au fascisme semble apaisé. Est-ce problématique ?

Le nombre de victimes du fascisme italien, si on regarde froidement les choses, n'atteint pas celui du nazisme. Le système se présentait comme totalitaire mais il n'a jamais atteint la dimension du régime nazi - exception faite de la République de Salo, soumise aux nazis et où les exactions ont été nombreuses. De 1926, avec les lois fascistissimes, à 1940, l'Italie réintègre même le concert des nations et fait des accords avec d'autres pays contre l'Allemagne.

LIRE AUSSI : Alessio Forgione : "L'Italien moyen est fasciste"

Par la suite, dans les familles italiennes, il n'y a pas autant de témoignages de souffrances épouvantables qu'en Allemagne ou en France sur les massacres ou les exactions perpétrées. Après la guerre, il n'y a pas eu de procès officiel mais des exécutions sommaires. Ensuite, très vite, comme en France avec de Gaulle, triomphe l'idée qu'il faut fermer la parenthèse et se réconcilier, au risque de ne pas pouvoir se reconstruire. Et c'est trop tard. D'où les déclarations d'une Giorgia Meloni qui, à 18 ans, peut déclarer que Mussolini était un grand patriote, peut-être parce qu'elle est naïve mais aussi parce qu'elle n'a jamais entendu le contraire proféré de manière très virulente. Cependant, peu de choses rapprochent le programme de Meloni du fascisme originel.

On la présente parfois comme une "post-fasciste". Qu'est-ce ?

En 1946, le Mouvement social italien (MSI) est fondé par des anciens de la République de Salo - les plus durs. Ils considèrent qu'il ne faut pas avoir honte du fascisme et en revendiquent l'héritage. Selon eux, le vrai danger en Italie, en 1946, est à nouveau le communisme. Ils n'avaient pas complètement tort. Très vite, le MSI, qui aurait dû en toute logique disparaître vu son héritage, s'est implanté à cause de la peur du communisme. L'Italie représentait à l'époque un enjeu géopolitique mondial entre les Etats-Unis et l'URSS, et les mouvements d'extrême droite se réclamant du fascisme étaient souvent manipulés par les services secrets américains pour entretenir un barrage contre le communisme.

Ensuite, un réveil a eu lieu : une partie de la droite a cherché à inventer un mouvement nationaliste qui intègre des éléments du fascisme non condamnables et à les adapter à la situation actuelle. C'est ce qu'a fait l'Alliance nationale dont était membre Meloni à l'époque, en mettant l'accent sur l'insécurité, y compris culturelle, et l'immigration, à la façon du RN aujourd'hui. Même si Meloni est plus libérale, européenne et atlantiste que le parti de Marine Le Pen.

Que représente Meloni idéologiquement ? Est-elle d'extrême droite ?

Je la comparerais à Marion Maréchal. Comme elle, Meloni prône une union des droites. Mais Giorgia Meloni me semble surtout très proche de ce qu'était notre RPR dans les années 1980. Ensuite, sur certains points, ses alliés ne sont pas sur sa ligne. Cela pourrait se solder comme l'expérience Jörg Haider en Autriche et vite s'effondrer.