"Le groupe est conséquent. Aussi je te serais reconnaissant de confirmer ta présence." Le SMS envoyé quelques heures plus tôt par l'un des membres de Dernière Rénovation ne mentait pas. En ce samedi matin de novembre, plus d'une vingtaine de personnes patientent dans la cour d'un espace associatif du 16e arrondissement parisien, afin d'assister à une formation sur "l'action non violente" organisée par le mouvement qui fait tant parler de lui ces derniers mois.

Aucune d'entre elles ne possède vraiment d'expérience en la matière. Etudiant à Nanterre, Charles* a déjà distribué des tracts sur l'urgence climatique. Mais il n'a guère poussé plus loin son engagement. De son côté, Claire a joué récemment les acrobates afin d'éteindre des enseignes lumineuses pendant la nuit. Mais c'était une première. Le reste du groupe jure n'avoir jamais versé dans la désobéissance civile. Alors pourquoi basculer maintenant ?

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La plupart des jeunes militants présents ce jour-là ont d'abord participé à des réunions en ligne animées par Dernière Rénovation. Séduits par le discours des figures les plus connues du mouvement comme Alizée, devenue célèbre en juin dernier pour s'être enchaînée au filet de Roland-Garros, ils ont décidé de passer à l'étape supérieure. Mais au fond, tous partagent la même crainte : celle de voir le monde partir en lambeaux sous les coups de boutoir du changement climatique. Famines, risques de guerre, déplacements massifs de populations... "Je ne me vois pas faire des enfants dans un monde pareil", confirme Léa, 18 ans dont déjà quatre passés dans des manifestations. Le tout, "sans que cela ait permis de véritablement changer les choses".

"Instaurer un rapport de force avec le gouvernement"

La formation démarre dans un local étroit et mal chauffé situé sous les toits. Stan et Chiara, les animateurs, dévoilent le programme de la journée : constituée d'une dizaine d'ateliers, celle-ci doit permettre de maîtriser les bases du blocage de route. Un mode d'action privilégié par Dernière Rénovation car "il requiert peu de volontaires, reste très médiatisé et permet d'instaurer un rapport de force avec le gouvernement", assure Chiara.

Durant la matinée, les participants enchaînent séance de méditation (un peu ésotérique, mais très utile pour gérer le stress dans l'action, selon Chiara), des moments de confession centrés sur les craintes et les attentes de chacun et des échanges sur les bonnes pratiques à mettre en oeuvre sur le bitume. Certaines coulent de source : ne pas ridiculiser la police, ne pas porter de vêtements de protection renforcés qui iraient à l'encontre de la philosophie non violente de l'action... D'autres dépendent du contexte. Par exemple, dialoguer avec un automobiliste énervé risque parfois d'envenimer la situation. "Certains sont sensibles à nos propos, d'autres non. Sur le terrain, il faut s'adapter", reconnaît Chiara.

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Pour donner plus de poids à leurs propos, les formateurs projettent sur l'écran d'un ordinateur portable les vidéos de plusieurs blocages réalisées par Dernière Rénovation. Les jeunes recrues découvrent avec fascination la simplicité de ce mode d'action qui permet à seulement cinq personnes de neutraliser en moins d'une minute une voie rapide. "On laisse passer les deux-roues, qui restent de toute façon très difficiles à bloquer. Ensuite, dès que les véhicules s'immobilisent, on s'assied et on ne bouge plus", explique Stan. Plus facile à dire qu'à faire. Sur l'écran, certains automobilistes font mine d'écraser les militants. Les insultes fusent. Les mauvais gestes aussi. L'arrachage de banderoles est systématique. "En général, il n'y a pas de casse. Mais parfois, des personnes particulièrement énervées donnent des coups ou tirent les militants sur le bitume par les bras, les jambes ou les cheveux pour tenter de se dégager un passage avant l'arrivée de la police", commente Chiara, images à l'appui. "Le pire s'est passé lors du blocage d'une étape du Tour de France 2022, confie Stan. Ce jour-là, l'équipe s'est vraiment fait malmener par le public."

Des simulations d'incidents

Pour que les participants sachent un peu mieux à quoi s'attendre, un jeu de rôle est organisé. Certains incarnent un automobiliste en fureur. D'autres doivent essayer de calmer le jeu. La séance prend les plus pacifistes à rebrousse-poil. Mais pas de quoi plomber la bonne humeur générale. Sur l'écran, les jeunes militants regardent avec amusement les techniques employées par les activistes pour rester sur la route le plus longtemps possible : faire le mort, ramper dès que les forces de l'ordre ont le dos tourné... Ils profitent aussi de quelques confidences : parfois, la colle utilisée pour immobiliser les mains sur le bitume ne fonctionne pas très bien. Il faut alors faire semblant !

"On a bien conscience qu'on embête tout le monde. Au Royaume-Uni, des équipes ont bloqué sans le vouloir un convoi funéraire. On peut aussi avoir le cas d'une femme enceinte dans un véhicule. Dans certaines circonstances - le passage d'une ambulance, par exemple -, on lève le barrage, puis on se réinstalle. Mais ce n'est pas l'idéal. Cela peut créer du danger, même si l'opération est soigneusement préparée en amont", concède Chiara.

Prévoyez de poser deux jours de RTT par action

Sur un chevalet de conférence, Stan détaille le rôle de chaque membre de l'opération : la "reine" qui planifie l'opération, les "bloqueurs" assis sur le bitume, les "dé-escaladeurs" dont la mission consiste à faire tampon avec les automobilistes mécontents... D'autres personnes filment ou assurent le lien avec les médias... "Il y a plusieurs façons d'aider", observe-t-il. Mais de fait, tout le monde ne s'expose pas aux mêmes poursuites.

Garde à vue et peines encourues

"Bloquer la route est illégal et mène en garde à vue. La mienne a duré vingt-quatre heures", raconte Chiara, sourire aux lèvres. Durant de longues minutes, les deux animateurs donnent des détails sur les droits des personnes détenues, le discours à tenir en face des policiers, les peines encourues en cas de récidive... "Ce que l'on souhaite, c'est aller au procès pour que l'affaire soit médiatisée", avoue la jeune femme. Celui consécutif à l'interruption d'une étape du dernier tour de France se tiendra justement dans les prochaines semaines. Un événement très attendu par le mouvement, qui cherche en permanence de la lumière et de nouveaux sympathisants.

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Très francs dans leurs interventions, Stan et Chiara recommandent aux futurs bloqueurs de bien réfléchir aux conséquences professionnelles de leurs actes (pour les personnes non françaises, par exemple, le blocage d'une route peut entraîner une obligation de quitter le territoire) et de poser deux jours de RTT pour chaque action. Le premier pour réaliser l'opération, le second pour se reposer ou anticiper une garde à vue prolongée. La fin de l'après-midi approche. Pour "rebooster" les troupes, les formateurs démarrent un atelier "poids mort" : à tour de rôle, les participants s'entraînent à rester le plus mous et le plus lourds possible, tandis que leurs camarades tentent de les transporter d'un bout à l'autre de la pièce dans l'hilarité générale. Puis vient le moment du débriefing de la journée au cours duquel chacun prend la parole.

Renforcés dans leurs convictions, les plus téméraires assurent qu'ils passeront à l'action dès que possible. D'autres préfèrent soutenir le mouvement de manière indirecte en s'occupant des vidéos ou en intégrant la "base arrière soin", qui assiste les personnes arrêtées ou blessées. Une dernière catégorie - les moins nombreux - demande encore à réfléchir avant de s'engager. Ravis d'avoir sympathisé, les participants dégainent leurs smartphones et échangent leurs coordonnées. Les formateurs leur proposent d'intégrer une boucle sur la messagerie Telegram pour rester informés de l'actualité et une autre sur Signal afin de participer aux actions. Pour Dernière Rénovation, qui organise régulièrement ce genre de journée, l'opération est réussie : le collectif a sans doute trouvé des bras supplémentaires pour ses prochains coups d'éclat. A l'image de Léa qui, en partant avec le sourire, lance à ses camarades : "On se revoit sur la route !"

(*) Tous les prénoms ont été modifiés