Le poumon vert devient émetteur de CO2. En raison du changement climatique et de la déforestation, une grande partie du bassin de l'Amazonie émet désormais du dioxyde de carbone au lieu d'en absorber, une transformation majeure pour cet écosystème crucial dans la limitation du réchauffement, selon une étude publiée mercredi dans la revue Nature. Comment l'Amazonie est-elle passée d'un puits de carbone à une source de CO2, gaz responsable du réchauffement de la planète ? La déforestation massive serait la première cause de ce bouleversement selon Philippe Ciais, chercheur au laboratoire des Sciences du climat et de l'environnement. Entretien.

L'Express : L'Amazonie est désormais émettrice de CO2, comment en est-on arrivé là ?

Philippe Ciais : Effectivement, l'Amazonie n'est plus un puits de carbone. Dans cette étude, les scientifiques ont utilisé un bilan atmosphérique afin d'obtenir un bilan de CO2 plus complet. Leur déduction : les régions du Nord-Est et du Sud-Est sont devenues des fortes sources de carbone à cause de la déforestation et des émissions par les feux. Si la déforestation avait diminué entre 2005 et 2018 - sous le gouvernement Lula - la tendance est désormais à la hausse. Ces résultats sont en accord avec une autre étude publiée il y a un mois basée sur une estimation des changements de biomasse par satellite.

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À partir du moment où les forêts disparaissent principalement dans l'est de l'Amazonie, les pluies sont moins bien recyclées par la végétation et on a des saisons sèches plus arides et plus chaudes dans ces régions où les précipitations sont moindres par rapport à l'ouest de l'Amazonie. A cause de ce réchauffement local, probablement amplifié par la déforestation, ces régions risquent d'émettre encore plus de carbone. On peut dire que c'est un phénomène humain qui crée un réchauffement climatique supplémentaire. Par ailleurs, il faut aussi noter que si l'Amazonie est émettrice de CO2, ce n'est pas parce que c'est une forêt ancienne. Les forêts qui restent primaires se régénèrent en permanence et absorbent toujours du carbone, mais cette absorption se ralentit, car la mortalité augmente plus vite que la croissance des arbres.

Est-ce une surprise que la forêt amazonienne ne soit plus neutre en carbone ?

Au niveau mondial, il y a une absorption de CO2 dans la végétation. Pour l'Amazonie, on ne savait pas encore quel était le bilan global. Certes, il y a une partie relativement intacte qui devrait absorber un peu de carbone et une autre partie ou il y a des dégradations et des déforestations, avec des incendies plus fréquents - par exemple dans l'Etat du Mato Grosso et plus récemment dans l'Etat du Para. La question était de savoir si les puits de carbone dans les forêts intactes étaient en train de compenser les sources de déforestation. La réponse est donc non.

Cette étude et d'autres travaux publiés récemment affirment aussi que les forêts tropicales ne sont pas des puits de carbone à l'heure actuelle. Elles n'absorbent donc pas une quantité importante des émissions. Par contre, comme elles sont vulnérables à la déforestation et au réchauffement climatique, il y a plus de chances qu'elles deviennent des sources de carbone que de rester quasiment neutres, sauf si nous pouvions réduire fortement la déforestation et laisser les forêts dégradées se régénérer.

Peut-on faire marche arrière ou sommes-nous face à un phénomène irréversible ?

Il faudrait déjà arrêter la déforestation. Et les Brésiliens étaient bien partis jusqu'en 2018 - date de l'arrivée au pouvoir du président climatosceptique Jair Bolsonaro. Aujourd'hui, le climat s'est dégradé sur le Mato Grosso avec un regain de déforestation en 2019 et 2020, mais beaucoup de forets secondaires repoussent aussi dans ces régions. S'il y avait vraiment une politique de préservation, ces forêts secondaires pourraient repousser et se régénérer pour restocker du carbone. Mais si on continue d'enlever les forêts, les puits qui vont avec et si le climat devient trop chaud et sec, la forêt ne pourra plus revenir. C'est là qu'il y a un risque d'irréversibilité.

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Je pense que ce n'est pas un problème d'investissement, car il y a beaucoup de terres disponibles au Brésil, nous sommes plutôt face à un problème politique. Après des grands incendies en 2019, le gouvernement brésilien avait dit qu'il était d'accord pour mieux protéger la forêt, mais était opposé à des mesures dictées par des pays importateurs de soja et de viande de boeuf, ces derniers voulant s'assurer que cette production ne se fait pas au détriment de la forêt amazonienne.

Ce qui est inquiétant, c'est qu'il n'y a aucune mesure forte qui a été prise par le gouvernement actuel, je dirais même qu'il y a presque un laisser-faire. C'est dommage, car ils déforestent pour faire de l'élevage, mais il y a tellement de terres dédiées à cette pratique qu'en intensifiant un peu la production de bétail, ils pourraient produire et exporter autant de calories agricoles sans avoir besoin de plus de terres.