Boire de l'eau du robinet pourrait-il être dangereux pour la santé ? Selon les données collectées par Le Monde auprès des agences régionales de santé (ARS), 20% des Français ont été touchés en 2021 par des dépassements de seuils de qualité pour les pesticides. Des chiffres révélés ce jeudi 22 septembre, jour de la diffusion d'un numéro de Complément d'enquête sur France 2 à ce propos. À titre de comparaison, seuls 5,9% des Français étaient concernés en 2020, d'après le ministère de la Santé.

Parmi les régions les plus touchées, les Hauts-de-France, territoire agricole, avec 65% de la population qui a à sa disposition une eau non-conforme. Julie Mendret, maître de conférences, habilitée à diriger des recherches à l'université de Montpellier, prône une agriculture plus sobre et un renforcement des contrôles afin de continuer à consommer de l'eau du robinet.

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L'Express : Quelle a été votre réaction face aux données dévoilées ce jeudi ?

Julie Mendret : Je l'avais vu venir depuis plusieurs semaines. Mediapart a publié d'autres articles qui mettaient la puce à l'oreille. Cependant, je ne m'attendais pas à un pourcentage aussi élevé de dépassement des seuils de qualité pour les pesticides. En juillet dernier, j'avais publié un article dans The Conversation sur la filière de potabilisation où j'encourageais la consommation d'eau du robinet, plutôt qu'en bouteille. En 2020, les non-conformités de l'eau potable concernaient moins de 6% des Français, contre environ 20% l'année suivante.

Comment expliquer un tel écart de données en un an ?

Évidemment, ce n'est pas une détérioration de la qualité de l'eau entre-temps. En décembre 2019, il y a eu une instruction qui a élargi la liste des molécules à rechercher par les agences régionales de santé. Et plus on en cherche, plus on en trouve.

Cela signifie-t-il que le nombre de Français concernés pourrait être sous-estimé ?

Ce chiffre peut être sous-estimé, car il est possible qu'il y ait plus de métabolites que ceux que l'on cite. Pour bien comprendre : le contrôle de l'eau potable est réalisé par les agents de l'ARS, la problématique est donc la suivante : chaque ARS va identifier les métabolites à analyser en fonction de la situation locale, c'est-à-dire selon le type d'agriculture qui est pratiqué ou encore des achats de pesticides dans la région. Par exemple, on va contrôler 300 molécules dans une région et seulement une trentaine sur un autre.

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Comment expliquer l'arrivée de ces pesticides dans notre eau du robinet ?

Les zones les plus concernées par la non-conformité des eaux sont celles où l'on pratique l'agriculture intensive avec un usage important de pesticides. Comment ces derniers atterrissent dans notre eau du robinet ? Le pesticide est une molécule mère et, dans l'environnement, il va subir une dégradation, donnant lieu à des intermédiaires appelés les métabolites.

Ils se divisent en deux catégories : les métabolites dits "pertinents" et "non-pertinents" selon le vocabulaire employé par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses), qui évalue la génotoxicité du métabolite et va le classer selon sa dangerosité. Le métabolite est jugé "pertinent" s'il est capable d'engendrer un risque sanitaire inacceptable pour le consommateur. Dans ce cas précis, la limite se situe à 0,1 microgramme par litre (µg/l), pour les "non-pertinents" le seuil est fixé à 0,9. Ces normes pourraient certainement être revues dès lors qu'on disposera de plus de connaissances scientifiques sur les effets sur la santé. Ces études prennent du temps.

Selon vous, est-ce que les autorités ont failli ?

Je ne souhaite pas m'engager sur ce terrain.

Que savons-nous sur la dangerosité de ces métabolites dans l'eau ?

Il y a beaucoup de métabolites pour lesquels on ignore la valeur sanitaire à ne pas dépasser. Comme il s'agit d'une problématique très récente, il existe très peu d'études permettant d'évaluer la dangerosité de ces molécules sur lesquelles on a encore très peu de recul. Par contre, c'est important de garder en tête que la quantité de molécules que l'on va absorber via l'eau reste tout de même bien inférieure à celle que l'on va ingérer via les aliments non issus de l'agriculture biologique.

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Quelles sont les solutions à mettre en place pour garder une eau du robinet conforme ?

Tout d'abord, il faut plancher sur une mesure préventive en favorisant une agriculture plus sobre. De l'autre côté, une mesure curative doit être mise en place via l'amélioration des filières de traitement. Autrement dit, il s'agirait de rajouter des étapes de traitement. Jusqu'à présent, on n'avait pas ce problème généralisé des pesticides et la filière de traitement était assez rudimentaire, donc on peut envisager de rajouter des traitements plus énergivores - qui vont avoir un impact sur le prix de l'eau - mais qui éliminerait une grande partie de ces molécules, à l'instar du procédé membranaire. Les procédés basés sur l'utilisation de charbon actif donnent aussi de très bons résultats sur les pesticides.

Continuez-vous à encourager les Français à consommer l'eau du robinet ?

Bien sûr, 80% de l'eau du robinet correspond aux normes, ce qui reste satisfaisant. J'ai peur que les gens se tournent massivement vers l'eau en bouteille et je les invite à regarder la qualité de l'eau dans leur région. Concernant les territoires où les valeurs réglementaires ont été dépassées, je ne vais pas encourager les habitants à en consommer, mais on ne peut pas imaginer que tout le monde se tourne vers l'eau en bouteille. Ce serait une catastrophe environnementale.

L'eau en bouteille connaît d'autres problèmes comme la présence de microparticules de plastiques et plastifiants pour lesquels on dispose de très peu de recul sur les effets sur la santé. Pour les personnes les plus vulnérables, je recommande l'eau en bouteille de verre. Une chose est sûre : il ne faut pas fuir l'eau du robinet, il faudrait plutôt un élan massif pour pousser les agriculteurs à se tourner vers le bio.