C'est la course contre-la-montre pour tenter d'éviter le pire. Mais déjà plus de 1000 tonnes d'hydrocarbures se sont déversées dans l'océan Indien au large de l'île Maurice après qu'un vraquier, transportant 3800 tonnes de fioul et 200 tonnes de diesel, a heurté un récif à Pointe d'Esny le 25 juillet dernier.
Il menace maintenant de se briser et ainsi de laisser s'échapper la totalité des produits dans une des régions les plus précieuses et les plus fragiles du monde en termes de biodiversité marine. Une telle catastrophe en vue que le président de l'île Maurice, Pravind Jugnauth, a demandé l'aide à la France - qui a accepté - pour "le renflouage" du navire échoué.
Coup fatal à la biodiversité marine
La catastrophe écologique s'est produite au sud-est de l'île, à proximité de deux sites classés et protégés : la pointe d'Esny et le parc naturel Blue Bay. Sur la pointe d'Esny on trouve une zone humide rare qui abrite une forêt de mangroves subtropicales. Elle "fournit un habitat pour certaines plantes menacées et indigènes", précise le service d'information sur les sites Ramsar, ou "zones humides d'importance internationale". Déjà menacée par l'activité humaine, cette zone humide est très importante pour les oiseaux et "pour la reproduction des poissons", ajoute Arnaud Greth, président de l'association Noé, engagée dans la protection de la biodiversité, interrogé par L'Express.
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D'autre part, le parc naturel Blue Bay est un lagon d'une eau claire paradisiaque. On y trouve "un paysage sous-marin exceptionnel avec une faune et une flore marines diverses, en particulier sa diversité corallienne (38 espèces de corail représentant 28 genres et 15 familles)", selon les informations sur les sites Ramsar. La présence, là aussi, de mangroves, de macro-algues en fait un habitat pour environ 72 espèces de poissons et la tortue verte, qui est en voie de disparition.
Cette marée noire, c'est "un coup fatal porté à des zones déjà menacées par l'activité humaine comme la surpêche, le tourisme ou la destruction de l'habitat même si c'est censé être une zone protégée", souffle alors Arnaud Greth. Elle va "asphyxier les plantes, les animaux, et colmater les récifs coralliens qui vont mourir. Cela va fortement abîmer un écosystème indispensable pour la vie marine, c'est d'autant plus grave que cela se passe dans une zone reconnue pour sa richesse exceptionnelle", ajoute Estelle Crochelet, vice-présidente de l'agence de recherche pour la biodiversité à la Réunion et chercheuse en écologie marine.
L'écosystème terrestre aussi dans la balance
Et ce n'est pas que l'écosystème marin qui est en danger, mais l'écosystème terrestre aussi. Selon la spécialiste en écologie marine, "la barrière récifale protège l'île des épisodes de fortes houles et d'érosion". Ainsi, sur le très long terme, si l'île n'est plus protégée par cette barrière naturelle, "tout le sable va repartir avec les vagues et l'île peut se faire manger petit à petit par l'océan". En outre, "c'est le corail qui créé le sable en permanence", insiste-t-elle. Avec les courants, les hydrocarbures vont aussi se répandre dans les rivières et là aussi menacer la faune marine d'eau douce. "C'est tout l'écosystème qui est en danger", martèle Estelle Crochelet.
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Et l'ombre de la marée noire ne va pas s'arrêter aux frontières de l'île Maurice. Si le courant sud équatorial maintient la principale partie des polluants autour de la catastrophe, "il y a une partie qui va aussi se glisser le long de la côte et une partie qui va se diriger vers Madagascar et l'île de la Réunion", affirme Estelle Crochelet qui rappelle par ailleurs qu'en dehors des macropolluants, il y a aussi dans ses produits des "micropolluants que l'on ne verra peut-être pas à l'oeil nu mais qui auront des effets néfastes".
La biodiversité, un rempart contre le changement climatique
Ce drame, sur un plan encore plus large, pourrait aussi aggraver le réchauffement de la planète. En effet, l'océan et sa biodiversité marine jouent un rôle indispensable dans la régulation de la température terrestre. "Sa capacité à stocker la chaleur est bien plus efficace que celle des continents ou de l'atmosphère", expliquait ainsi Le Monde en 2015 en rappelant que "l'océan est le régulateur du climat mondial grâce à ses échanges continuels avec l'atmosphère qu'ils soient radiatifs, mécaniques et gazeux."
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"La biodiversité est notre premier allié dans la lutte contre le changement climatique, confirme Arnaud Greth. Et plus les écosystèmes sont en bonne santé, plus ils peuvent s'adapter au changement climatique et perdurer".
Des répercussions sur les populations locales
Sans oublier dans l'équation les populations locales en première ligne pour tenter de sauver leur île. Le problème sanitaire se posera si le fioul atteint les rivières. Mais l'activité économique, déjà mise à mal par la crise sanitaire, va, elle, s'aggraver considérablement. "Nous sommes des habitants des îles donc on se nourrit essentiellement de poisson", souligne ainsi Estelle Crochelet. Cette marée noire va directement toucher les pêcheurs de l'île mais aussi les quantités disponibles en poissons, qui risquent d'être de moins en moins nombreux avec la destruction de leur habitat.
Coup dur aussi pour le tourisme, autre activité essentielle de l'île Maurice mise à l'arrêt par la pandémie. "On y va pour les très belles plages, l'eau est transparente, on y voit des coraux vivants, c'est très prisé pour la plongée, c'est l'un des coins les plus sauvages préservés sur terre", explique de son côté à L'Express Yvon Lemaho, directeur de recherche émérite au CNRS et membre de l'Académie des sciences. Si tout ce paradis terrestre disparaît derrière une couche de fioul, le tourisme risque de diminuer considérablement.
