"Mort pour un tas de cailloux." La phrase a été lâchée aux funérailles du maire de Signes (Var). Le 5 août, Jean-Mathieu Michel, 76 ans, est renversé par un fourgon alors qu'il tente de verbaliser deux maçons indélicats, en train de décharger illégalement des gravats sur le bord d'une route. Tué dans l'exercice de ses fonctions. Difficile de ne pas y voir un symbole. La victime d'une crise environnementale arrivée à son paroxysme.

Il y a belle lurette que ces "tas de cailloux" n'en sont plus. Plutôt des montagnes : 520 000 tonnes de déchets ont été épandues illégalement en France en 2018. Sacs d'ordures ménagères jetés en forêt par des particuliers, bennes de fibrociment déversées en pleine rivière par des entreprises : le phénomène des dépôts sauvages de déchets est protéiforme, massif, il sévit tous azimuts. Un enjeu politique à part entière. A telle enseigne que ce fléau sera cette semaine au coeur des discussions au ministère de la Transition écologique, où se regroupent les acteurs du secteur pour affiner les contours du projet de loi anti-gaspillage, présenté en Conseil des ministres le 10 juillet.

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Selon une étude de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) de février 2019, 90% des communes auscultées disent souffrir de ce problème - 2383 collectivités sur 2652. 2 sur 3 jugent que les choses s'aggravent. Et le nettoyage leur coûte cher : entre 100 et 500 euros la tonne - 1,2 million d'euros par département en moyenne. Pourtant, le Code de l'environnement est strict : il interdit à quiconque, sous peine de contravention, de jeter "une épave de véhicule, des ordures, déchets, matériaux ou tout autre objet, de quelque nature qu'il soit", sauf en décharge agréée.

"Dans le Var, la situation est devenue critique : les centres de stockage, de tri et de valorisation des déchets manquent", s'emporte Henri Bonhomme, président d'une fédération de 45 associations dans le département (UDVN FNE 83). Avocat de Greenpeace, Me Alexandre Faro, qui a eu en main les dossiers les plus emblématiques de déchets sauvages de ces dernières années - comme celui des 31 000 tonnes de mâchefer en Seine-et-Marne, en 2016 -, témoigne : "Partout, les autorités prennent conscience que c'est un fléau. Qu'il va affecter les prochaines années de manière très franche."

Un réseau de décharges trop diffus

Pas seule en cause, la filière du BTP est la principale pourvoyeuse de ces dépôts illicites, en premier lieu ses plus petites entreprises. Jacques Chanut, président de la Fédération française du bâtiment (FFB), se désespère que les centres de stockage soient si peu nombreux et si éloignés : "Qu'on ne fasse pas croire que toutes les entreprises du bâtiment se foutent de leurs déchets. C'est un surcoût important, mais beaucoup jouent quand même le jeu. Pour taper sur ceux qui trichent, il faut donner des solutions à nos artisans."

Sur l'ensemble du territoire, les TPE et PME n'ont, il est vrai, que 500 points de collecte à disposition, alors qu'elles engendrent 10 millions de tonnes de déchets par an. De quoi amener certains à s'en débarrasser en rase campagne. "Soyons réalistes, on ne va pas se taper 200 bornes pour évacuer 1 mètre cube de remblais", justifie un petit couvreur du Bas-Rhin. "Trouver un petit chemin qui n'a pas l'air trop usité, y balancer sa dépote... tout le monde l'a fait au cours sa carrière", abonde un entrepreneur de la Creuse, spécialisé dans les espaces verts.

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Quand bien même une déchetterie professionnelle serait à portée de camion, les coûts ont un effet répulsif. "Admettons qu'on vienne couper une grande haie de thuyas. C'est un déchet vert, volumineux, qui va représenter, par exemple, 37 mètres de longueur et 4 mètres de hauteur... Ça va peser 50 tonnes. A la décharge, on paie 24 euros la tonne. Soit 1000 euros... En somme, tu te fais un mois de salaire si tu le factures et que tu ne vas pas l'évacuer !" calcule ce professionnel creusois.

Devant ce festival de frais - à Aix-en-Provence, la déchetterie fait payer 133 euros hors taxes la tonne de plastique -, certains franchissent sans ambages la frontière de l'incivisme. "Ma foi, prendre la nature pour une poubelle à ciel ouvert, c'est tellement plus facile", gronde Olivier Audibert-Troin, ancien député Les Républicains, président d'une communauté d'agglomération dans le Var, où cette pratique a fait tache d'huile à mesure que le réseau de décharges est devenu vieillot et sous-dimensionné.

Une variable d'ajustement

La gestion des déchets de chantiers est devenue une variable d'ajustement pour des artisans peu scrupuleux. Il y en a qui la facturent plein pot à leurs clients, d'autres à moindre coût pour rester compétitifs... Mais, dans les deux cas, au lieu de les évacuer légalement, ils recrachent leurs gravats en pleine nature. "C'est constitutif d'une escroquerie, signale la commissaire Yannette Bois, numéro 2 de l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique (Oclaesp). Même s'il est difficile de les suivre jusqu'à la déchetterie, le client doit être vigilant : étant le producteur du déchet, il pourrait être reconnu responsable de ce dépôt."

Ce problème est aussi une conséquence du travail au noir - qui concerne 2,5 millions de personnes en France. "Quand on a déjà fraudé les obligations fiscales, on ne va pas s'embêter à venir en déchetterie où on va relever votre nom sur un registre", explique une responsable de l'Association des maires de France (AMF). Via des sites de petites annonces, L'Express a contacté plusieurs travailleurs proposant d'évacuer nos gravats. Stéphane, chef de chantier à Saint-Ouen, monnaie ses services à 300 euros la benne (3 mètres cubes) et jure de tout décharger "à la déchetterie". A une condition : "Vous réglez en cash, pas de facture." Un autre, omniprésent sur LeBonCoin, demandant lui aussi règlement en liquide, s'invente un partenariat avec une décharge du Val-de-Marne.

Trafic de déchets

Autre décor. Le vent balaie en rafales la plaine du nord de Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines. Ici a élu résidence l'une des plus volumineuses décharges sauvages du pays : 8000 tonnes de béton, de planches, de pots de peinture, tuyaux, pneus et batteries, baignoires et réfrigérateurs, chutes de plastiques et fenêtres d'immeubles, entassés en monticules. "C'est du déchet d'entreprise. Il n'y a que ça", soupire Anthony Effroy, hyperactif conseiller municipal (sans étiquette) de Carrières, en balayant du regard ce dépotoir d'au moins un hectare. Il a été alimenté méthodiquement, entre juin 2016 et avril 2018, selon la cadence des camionnettes - jusqu'à 20 par jour. Seule la pose de blocs de béton sur les chemins a mis un terme à cet incessant ballet.

En fouillant les décombres, l'association Rives de Seine nature et environnement, que préside Anthony Effroy, a identifié plus de 40 chantiers d'où étaient originaires ces détritus. Ils ont déposé plainte contre X en avril 2019. Le parquet de Versailles a ouvert une enquête préliminaire du chef, notamment, d'"abandon ou dépôt illégal de déchets". Il l'a confiée à la brigade antifraude de Conflans-Sainte-Honorine. La justice se penche sur au moins trois prestataires franciliens de grandes entreprises - dont une multinationale du fret aérien.

Symptomatique. "Le trafic de déchets est en essor", abonde la commissaire Bois. Les limiers de l'Oclaesp ont récemment épinglé une société de terrassement monégasque. En mars 2018, 10 personnes se débarrassant des débris issus des chantiers du tramway de Nice et du tunnel de Monaco ont été mises en examen pour escroquerie en bande organisée et trafic de déchets.

Face à ces affronts, les mairies sont désemparées. Pour y remédier, l'Office national des forêts (ONF) a disséminé des systèmes de pièges photo. 1600 procès-verbaux ont été dressés depuis 2016 dans la communauté d'agglomération de Draguignan (Var), quelque 160 autour de Fontainebleau (Seine-et-Marne). Mais sans davantage d'action publique, les décharges sauvages risquent de proliférer encore. "Le chantier du Grand Paris accroît ce type d'opportunités. Sans oublier tous les particuliers incités à faire des travaux à leur domicile - rénovation, isolation - pour se mettre à des normes plus propres", poursuit la gradée de l'Office.

Un recyclage complexe

Tout le secteur du BTP est confronté au casse-tête du recyclage. Certes, conformément aux objectifs européens, les deux tiers des 228 millions de tonnes qu'il engendre chaque année - gravats, terre, béton, tuiles... - sont recyclés en sous-couches routières ou en remblais de carrière. "Pour les travaux publics, cela fonctionne bien. En revanche, dans le secteur du bâtiment, c'est différent : vous avez des déchets inertes dans les murs, du verre plat, de la moquette, de la laine de verre, de la fonte, des fils électriques... Pour eux, c'est plus compliqué", explique Jean-Christophe Pouet, chef du service mobilisation et valorisation des déchets à l'Ademe.

"Il faut pouvoir mailler le territoire avec des déchetteries organisées. Beaucoup d'artisans sont sans solution, on doit trouver un moyen de ne pas les pénaliser. On veut instaurer une écocontribution sur les matériaux du BTP", affirme-t-on au cabinet de Brune Poirson, secrétaire d'Etat auprès du ministère de la Transition écologique. Seul hic : ces décharges supplémentaires, aucun élu ne semble en vouloir. De crainte d'une déferlante de camions sur sa commune.