Le vraquier japonais MV Wakashio s'est cassé en deux ce week-end, trois semaines après avoir échoué sur un récif de l'île Maurice, où il a déversé mille tonnes de fioul dans les eaux turquoise de cette destination touristique de l'océan Indien. Cette cassure du vraquier, qui s'est échoué le 25 juillet sur un récif à la Pointe d'Esny, au sud-est de l'île Maurice, avec 3800 tonnes de fioul et 200 tonnes de diesel à bord, paraissait inéluctable depuis plusieurs jours.
Ce lundi, la France a annoncé par la voix de son ministre des Outre-Mer, Sébastien Lecornu, qu'elle va envoyer trois experts auprès du gouvernement de l'île Maurice pour l'aider à décider de l'avenir de l'épave du vraquier, dans "une approche très environnementale". Parmi les scénarios possibles, "soit couler l'avant de l'épave au grand large", mais "ce n'est clairement pas la solution qui retient notre préférence", soit "le remorquer et le déconstruire ailleurs", ce qui prendra "plus de temps".
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Quant au risque de voir des boulettes d'hydrocarbures arriver sur les côtes réunionnaises, il a souligné qu'"aucun dépôt de ce type" n'a pour l'heure été repéré, et il ne s'agirait de toute façon "pas d'une marée noire de type Amoco Cadiz ou Erika" - deux pétroliers dont les naufrages avaient provoqué des marées noires très graves sur les côtes atlantiques françaises en 1978 et 1999 - puisque le navire est un vraquier et que "les nappes d'hydrocarbures qui se sont écoulées sont issues du fioul domestique du navire". Pour Corinne Lepage, avocate et ancienne ministre de l'Environnement, le risque est pourtant certain de voir ces marées noires, véritables catastrophes pour la biodiversité marine, se multiplier à travers le monde si rien n'est fait au niveau du droit maritime international pour interdire aux "bateaux poubelles" de circuler.
L'Express. Le MV Wakashio s'est scindé en deux samedi après avoir déversé plus de 1000 litres de fioul dans l'océan Indien. Doit-on s'inquiéter pour la biodiversité marine locale ?
Corinne Lepage. Ça peut paraître des tonnages relativement peu élevés, notamment par rapport à ce qu'on a connu. L'Amoco Cadiz, par exemple, qui s'est échoué en mars 1978 en bordure des côtes bretonnes, a déversé 225 000 tonnes de fioul dans l'océan. Pour le Wakashio, le problème réside dans la qualité du pétrole, d'une part, et la fragilité des lieux touchés, d'autre part. On est dans des zones hyperfragiles du point de vue de la biodiversité, et déjà très attaquée par le réchauffement climatique. Donc cet échouage peut se transformer en véritable catastrophe écologique.
Comment l'Île Maurice va pouvoir limiter les conséquences environnementales du naufrage du Wakashio ?
C'est extrêmement difficile. Même si la France a mis à disposition de l'île Maurice des moyens, on sait très bien que les boudins ne marchent que très modérément. Maintenant, il faut déterminer la nature du pétrole qui s'écoule. A l'oeil nu, on a l'impression que c'est un pétrole très lourd, plutôt du pétrole de soute de catégorie 5, mais la presse parle de fioul. Or, le fioul est du pétrole léger. Donc il faudrait déjà déterminer le produit.
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Après, il faut agir avec grande précaution. Je ne veux pas vous dire qu'il n'y a malheureusement rien à faire pour nettoyer ces zones, mais quasiment.
Que sait-on concrètement de ce navire ?
On ne sait pas grand-chose. Cette affaire est d'une opacité totale. On ne sait pas exactement ce que transportait ce bateau ou ce qu'il faisait là car, visiblement, il n'avait rien à faire dans cette zone. C'est un bateau battant pavillon panaméen ayant pour propriétaire un Japonais. En revanche, on ne sait pas quel est l'organe de certification du navire, ce qui est pourtant très important car c'est lui qui donne le permis de naviguer. Mais il y a énormément de choses encore qu'on ne sait pas, et qu'il faudra éclairer car, sur place, les Mauriciens sont en colère de voir comment cette crise a été gérée par l'État.
Un autre navire, au large du Yémen cette fois, menace d'exploser et de créer une marée noire d'une ampleur inédite. Peut-on laisser de tels navires se dégrader en mer jusqu'à créer une marée noire ?
C'est tout simplement possible parce que le système existant est très déresponsabilisant. Le système maritime international est organisé autour de la Convention internationale de 1969 sur l'intervention en haute mer en cas d'accident entraînant ou pouvant entraîner une pollution par les hydrocarbures. C'est une Convention assez simple qui prévoit une indemnisation a minima.
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Mais ce qui est très important et ce qu'on a fait après le naufrage de l'Erika en Europe, c'est de faire payer le préjudice écologique. L'affréteur Total a notamment été reconnu coupable d'une faute grave et intentionnelle par la Cour de cassation. Il faut que ça coûte très cher et que ce soit plus intéressant pour les pétroliers de faire les investissements qu'il faut, plutôt que de prendre des risques pour l'environnement et les économies locales.
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Concrètement, en Europe aujourd'hui, on a donc des navires qui ne sont pas des "bateaux poubelles", on a des équipages qui comprennent ce qu'on leur raconte, et depuis le Prestige, on n'a rien eu en Europe comme navire échoué. Il faudrait obtenir les mêmes règles au niveau international désormais. Les "bateaux poubelles" qui se baladaient en Europe continuent à vivre ailleurs dans le monde. Je ne sais si le Wakashio en était un, mais il s'est cassé très rapidement...
Les armateurs peuvent-ils mettre tout et n'importe quoi sur l'eau ?
Oui, à l'exception des Etats-Unis et de l'Europe. C'est une question économique. Tant qu'on ne fera pas payer le coût des dommages écologiques aux responsables de ces catastrophes, il y aura un intérêt économique plus important à courir le risque d'une marée noire plutôt que d'investir dans des bateaux propres. C'est aussi simple que ça.
Concrètement, l'île Maurice peut-elle se retourner contre le Japon et porter plainte ou les obliger à nettoyer la zone ravagée par la marée noire ?
Ils peuvent faire un procès contre le propriétaire du navire, comme peut-être l'affréteur, le capitaine de navire ou autres. D'autant que, depuis la jurisprudence Erika, c'est le pays qui subit la pollution qui organise le procès.
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On ne peut pas continuer à parler régulièrement des dégâts sur la biodiversité dus au réchauffement climatique, et accepter des marées noires colossales dans certaines parties du monde qui n'entraînent aucune sanction.
Que va devenir le Wakashio désormais ?
Il aurait fallu le pomper intégralement pour le déplacer. Mais même si on en a pompé pas mal, il en reste encore. Donc le navire va lentement s'enfoncer dans la mer, a priori. Vous savez, l'Amoco Cadiz est toujours au large de Portsall (Finistère), 42 ans après son naufrage...
