L'Amazonie continue de brûler dans un silence assourdissant. Durant les dix premiers jours d'août, 10 136 incendies ont été recensés, selon les données officielles recueillies par l'ONG Greenpeace. Un chiffre en hausse de 17% par rapport à la même période en 2019, au moment où le monde s'émouvait de voir la plus grande forêt tropicale au monde partir en fumée, provoquant par là même une crise diplomatique entre la France et le Brésil. Une hausse similaire des départs de feu avait déjà été enregistrée en juin par rapport à l'année dernière.

Les feux sont certes moins spectaculaires qu'en 2019, quand un épais nuage de fumée noire avait assombri le ciel de la mégalopole Sao Paulo, à des milliers de kilomètres de l'Amazonie, mais ils continuent à dévorer le "poumon vert" de la planète, crucial pour l'équilibre climatique de la Terre. Et ce en dépit des dénégations du président brésilien Jair Bolsonaro. "Cette histoire d'Amazonie en feu est un mensonge", a-t-il répété cette semaine lors d'un sommet régional sur l'Amazonie, dont 60% de la surface se trouve au Brésil. De nouveau mis sur le banc des accusés, le chef d'État d'extrême droite maintient la ligne de défense qu'il avait déjà utilisé l'année dernière : "Je suis le rempart de la vérité face aux mensonges des médias et des défenseurs de l'environnement".

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Pourtant, les chiffres le contredisent. D'août 2019 à juillet 2020, la déforestation a augmenté de 34,5% par rapport à 2018-2019 qui était déjà une année record, ont révélé les données encore provisoires de l'Institut national de recherches spatiales (Inpe) qui mesure par satellite les pertes de la forêt. Ce sont ainsi 9 207 km² de forêt qui ont disparu sous les assauts des bûcherons, orpailleurs, fermiers et éleveurs au moment où l'attention du monde était accaparée par le coronavirus. Les incendies ont, eux, progressé de près de 18% de janvier à juin par rapport à la même période de 2019.

"Nous sommes sur une trajectoire similaire à l'année dernière, note auprès de L'Express Cécile Leuba, chargée de campagne forêts pour Greenpeace France. 2019 a été une année hors norme, mais on se rend compte que ces chiffres deviennent la norme. Il y a un lien de causalité très documenté entre déforestation et incendies car la quasi-totalité sont d'origine humaine et volontaire". Des 9000 km² déboisés au cours des 12 derniers mois, 11% ont touché des zones de préservation environnementale ou des réserves indigènes.

"Rendre l'Amazonie rentable"

Et rien ne laisse penser que la situation va s'améliorer. Car, pour tout un pan de l'économie brésilienne, l'Amazonie est une source de revenus considérable. Et notamment pour le secteur agroalimentaire. Les exportations de viande bovine ont ainsi augmenté de 32% entre les six premiers mois de 2019 et ceux de cette année. Et afin de profiter de nouvelles surfaces agricoles, l'un des procédés utilisé n'est autre que la déforestation. Le processus est toujours le même : la forêt humide est détruite à l'aide d'engins mécaniques, puis on brûle la végétation restante pour faire place nette. Et toutes les étapes doivent être rentables. Les grands arbres abattus sont vendus à travers le monde, puis le terrain, devenu arable après avoir été "nettoyé" par le feu, sert pour nourrir les bovins ou planter du soja qui seront ensuite exportés. "Il y a un lien étroit entre la culture du soja, l'implantation de bovins et la déforestation, note encore Cécile Leuba. Depuis 2006, un moratoire interdit d'exporter du soja issu d'une zone déforestée. Donc les cultivateurs s'implantent dans des zones déforestées avant 2006, poussant ainsi les éleveurs, qui ne sont pas concernés par ce moratoire, à aller toujours plus loin dans la forêt, entraînant déforestation et incendies. C'est un cercle vicieux".

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Face au tollé provoqué par les gigantesques incendies l'an dernier, le président Bolsonaro, ouvertement climato-sceptique, a tenté au début de l'été de s'emparer du sujet, même si ce n'était pas pour des raisons écologiques. Tant s'en faut. Le gouvernement brésilien a ainsi officiellement interdit en juillet les brûlis pour 120 jours. Il s'agit d'une technique traditionnelle utilisée par les agriculteurs pour "nettoyer" la forêt par le feu. Fin juillet, le vice-président Hamilton Mourao s'était par ailleurs engagé à "réduire à un minimum acceptable" la déforestation et les incendies en Amazonie. Une petite révolution. Mais ces mesures étaient la conséquence de pressions insistantes d'investisseurs réclamant des "résultats" dans la lutte contre la déforestation en Amazonie. Dos au mur, Brasília a donc promis à contrecoeur de reprendre les choses en mains et de freiner le rythme de la déforestation d'ici 2022. Les mois d'août et de septembre seront déterminants pour savoir si la législation a été respectée et a permis un retournement de tendance, comme le promet l'exécutif.

Mais ces mesures ne sont que des "effets de manche" pour Cécile Leuba, de Greenpeace. "Bolsonaro a décrété deux mesures : un moratoire sur les brûlis de 120 jours et l'envoi de l'armée pour lutter contre les incendies. Ces deux décisions ont prouvé leur inefficacité. Le moratoire n'est pas respecté, car il y a une impunité dans ces régions pour les acteurs du secteur agroalimentaire, et l'armée utilise des techniques d'un autre temps bien moins efficaces que ce que faisaient les agences environnementales avant qu'elles ne soient démantelées". Et de rappeler le credo de Jair Bolsonaro lors de son arrivée au pouvoir : "Rendre l'Amazonie rentable". "Il y a par ailleurs un paradoxe chez Bolsonaro. Il décrète un moratoire sur les brûlis, mais nie dans le même temps que des incendies existent... Tout ça n'est que de la communication", déplore encore la chargée de campagne de Greenpeace France.

Le chef de l'État brésilien est par ailleurs tenu par son électorat, composé des grands propriétaires terriens du nord du pays, principalement là où se déroule le massacre de la forêt tropicale. Protéger l'Amazonie signifierait donc la perte potentielle de précieuses - et riches - voix dans cette région du pays en vue des prochaines élections.

"Changer les règles" pendant que le monde regarde ailleurs

Une zone déforestée après un incendie près de la ville de Novo Progresso, dans l'Etat du Para. Fernando Souza / AGIF

Une zone déforestée après un incendie près de la ville de Novo Progresso, dans l'Etat du Para. Fernando Souza / AGIF

© / AGIF via AFP

Les défenseurs de l'environnement s'interrogent désormais sur le silence qui entoure cet été les gigantesques incendies en cours en Amazonie, à l'opposé de la mobilisation internationale sans précédent observée en 2019. Pour Cécile Leuba, il y a deux raisons à cela. Premièrement, "la pandémie de coronavirus qui s'abat sur le monde éclipse un peu tous les autres sujets". Le ministre de l'Environnement brésilien, Ricardo Salles, déclarait ainsi en mai lors d'une réunion qui était censée être confidentielle, qu'il fallait profiter de la pandémie pour intensifier la dérégulation des lois environnementales : "Pendant que nous sommes dans ce moment de calme en matière de couverture médiatique, parce qu'ils ne parlent que de Covid-19, nous devons faire en sorte de changer les règles et de simplifier les normes. C'est le moment de joindre nos forces pour simplifier les régulations". Deuxièmement, l'absence de mesures concrètes prises depuis l'an dernier par la communauté internationale, la France en tête, pour lutter contre la déforestation en Amazonie. "Emmanuel Macron s'était beaucoup exposé sur ce sujet l'an dernier, mais cette année il n'a rien de plus à mettre en avant. Il doit être gêné aux entournures", note-t-elle.

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Greenpeace regrette ainsi que la France continue à importer massivement du soja sud-américain pour nourrir ses animaux d'élevage, sans aucune garantie que ces importations ne contribuent pas à la déforestation et à la destruction d'écosystèmes précieux. "C'est peut-être cette inaction coupable qui explique le silence assourdissant du gouvernement cette année alors que les incendies sont d'une ampleur considérable", note l'organisation.

Dans l'Etat du Mato Grosso et celui, limitrophe, du Para, une équipe de l'AFP a pu voir sur des milliers de kilomètres des restes d'arbres encore fumants sur de vastes propriétés d'élevage. Elle a également pu observer les immenses surfaces de terres fraîchement déboisées, prêtes à être brûlées. Preuve que le moratoire de 120 jours décrété en juillet a ses limites. L'an dernier, alors que les incendies ravageaient l'Amazonie, la ville de Novo Progresso avait été l'épicentre d'une "Journée du feu", organisée supposément par des agriculteurs du Para pour montrer que les promesses électorales de Jair Bolsonaro, favorable à une exploitation de la forêt, étaient prises au sérieux.

L'Amazonie transformée en savane ?

Si la forêt tropicale sud-américaine continue de brûler année après année à un rythme effrené, le temps presse pour la sauver, selon différentes études scientifiques. Selon une étude parue dans Nature communications en mars, la forêt amazonienne s'approche d'un point de non-retour (le fameux "Tipping point") sous l'effet du changement climatique et pourrait se transformer en une savane aride d'ici un demi-siècle. Chercheur à l'Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, Xavier Desmit indique à L'Express qu'avec un réchauffement de +3°C par rapport à 1850 - nous sommes déjà à +1°C aujourd'hui -, l'Amazonie se transformera. "À la place d'une forêt, on va avoir des hautes herbes, une savane. Et comme une savane emprisonne beaucoup moins de carbone que les troncs des arbres, ce carbone va retourner vers l'atmosphère, ce qui va amplifier l'effet de serre, et donc l'impact du réchauffement climatique".

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L'Amazonie, qui s'étend sur neuf pays, a déjà perdu près de 20% de sa surface depuis 1970, et les prévisions misent sur une perte de 70% d'ici à 2050. La forêt, dont 2,1 millions de km² sont des zones protégées, abrite une biodiversité unique au monde: un quart des espèces mondiales y sont présentes, soit quelque 390 milliards d'arbres et 30.000 espèces de plantes, 2500 de poissons, 1500 d'oiseaux, 500 de mammifères, 550 de reptiles et 2,5 millions d'insectes, selon l'Organisation du Traité de coopération amazonienne (OTCA).