"Uber m'a tuer", scande la foule. En ce matin frisquet d'octobre, l'ambiance est tendue devant le siège parisien de la fameuse application. Les chauffeurs qui l'utilisent au quotidien sont plus de 200 à crier leur colère face à la baisse du prix des courses imposée par la firme californienne.

"Nous sommes des travailleurs indépendants, mais Uber décide de tout, à commencer par nos tarifs. A New York et à Chicago, le site a déjà appliqué trois baisses successives. Nous voulons vivre de notre travail et nous allons résister, avec nos collègues français, mais aussi étrangers", s'emporte Mohammed, un des porte-parole du mouvement.

Bientôt une internationale anti-Uber? De fait, elle existe déjà. De San Francisco à Londres, de Bruxelles à Rio de Janeiro, partout où le site s'est installé, la levée de boucliers a été générale. De la part des taxis, bien sûr, mais aussi des politiques, des syndicats, et même de ses propres chauffeurs, tous affolés par l'extrême précarité du modèle Uber, où les travailleurs, certes autonomes, n'ont ni sécurité ni droits.

>> Notre dossier: La fin du salariat, comment l'ubérisation change le travail

Seraient-ce là les prémices d'une nouvelle forme de lutte sociale, contre une "ubérisation" du travail? Beaucoup, d'abord séduits par les promesses de cette "économie du partage", semblent réaliser qu'il pourrait surtout s'agir d'une "économie du partage des restes", selon les termes de Robert Reich, secrétaire d'Etat au Travail sous Bill Clinton. Alors, un peu partout dans le monde, et sur tous les fronts, la résistance s'organise...

Syndicats et indépendants se mobilisent

Aux Etats-Unis, où la "freelancisation" de l'économie est plus avancée que sur le Vieux Continent, deux avocates ont pris la tête du combat. La première, Shannon Liss-Riordan, est à l'offensive pour obtenir la requalification comme salariés de centaines de chauffeurs Uber californiens. Et elle pourrait bien remporter la bataille: elle avait déjà fait condamner FedEx et des entreprises de nettoyage dans des affaires similaires.

La seconde, Sara Horowitz, a fondé dès 2003 la Freelancers Union. Forte de ses 250000 adhérents, elle entend obtenir des droits nouveaux pour les indépendants (assurance-chômage, assurance-santé...), mais aussi une forme de garantie de paiement, alors que deux tiers des free-lances disent avoir été confrontés à des commanditaires refusant de les rémunérer. Outre-Atlantique, on ne compte d'ailleurs plus les forums de discussion consacrés aux pratiques d'Uber, de Mechanical Turk ou de TaskRabbit (des plateformes de micro-jobbing).

Day shift workers and members of Germany's engineering and metal workers union IG Metall (IGM) of the Ford car factory in the Cologne suburb of Niehl, stage a temporary walkout during a warning strike in protest for higher wages January 29, 2015. Thousands of engineering workers on night shift across Germany walked out over a wage dispute early on Thursday, IG Metall, Germany's biggest trade union, said. The union, which represents 3.7 million workers, has rejected an offer from employers for a 2.2 percent pay increase for 2015 from March 1. It wants a 5.5 percent rise for all of 2015, saying solid growth in Europe's biggest economy justified the demand.         REUTERS/Wolfgang Rattay (GERMANY  - Tags: BUSINESS EMPLOYMENT CIVIL UNREST)   - RTR4NF93

Les métallos d'IG Metall, très réactifs, ont fondé un site Web à destination des free-lances.

© / REUTERS/Wolfgang Rattay

En Allemagne, le puissant syndicat IG Metall s'est alarmé très tôt de l'explosion du nombre de free-lances, qui seraient déjà plus de 1 million, selon ses estimations. Le 1er mai dernier, les métallos ont donc lancé FairCrowdworkWatch.com, un site en allemand et en anglais où les crowdworkers (littéralement les travailleurs de la foule, autrement dit les tâcherons du numérique) peuvent noter les plateformes sur les conditions de travail et la rémunération, échanger des informations, et obtenir des conseils de la part du syndicat.

Rien de tel en France, où les grandes confédérations sont à la traîne. Mais les travailleurs indépendants ne les ont pas attendus pour s'organiser: la Fédération des autoentrepreneurs, par exemple, vient de lancer un "observatoire de l'ubérisation". Un de ses objectifs? "Peser face aux plateformes, notamment dans la négociation sur les tarifs et les commissions", affirme son président, Grégoire Leclercq.

Dans le même registre, les coopératives d'activité, qui regroupent des entrepreneurs individuels, ont elles aussi décidé de se fédérer pour "construire une forme de contre-pouvoir face aux donneurs d'ordres et sortir d'une concurrence qui tire tout le monde vers le bas", plaide Noémie de Grenier, directrice de Coopaname. "A terme, une conscience de classe pourrait se développer et créer de nouvelles formes de mutualisation, à l'instar des mouvements ouvriers du XIXe siècle", anticipe Bruno Palier, chercheur au CNRS.

Les politiques annoncent qu'ils vont clarifier la situation

Une déclaration de guerre en quinze pages. Voilà le message adressé par l'administration Obama aux entreprises qui abusent du recours au travail indépendant: un guide "clarifiant" les situations dans lesquelles cette forme d'emploi est tolérée - une façon, en réalité, d'en restreindre les contours. Par ailleurs, les contrôles ont été amplifiés, et 109000 travailleurs ont déjà été requalifiés en salariés l'an dernier. Et si Hillary Clinton remporte la course à la Maison-Blanche, les plateformes n'auront guère de clémence à en attendre: elle a déjà annoncé qu'elle "prendrait des mesures contre les patrons qui exploitent les travailleurs en les désignant comme des sous-traitants".

Hillary Clinton, candidate à l'investiture démocrate pour la Maison Blanche, lors d'un débat à Las Vegas, le 13 octobre 2015

"Je prendrai des mesures contre les patrons qui exploitent les travailleurs." Hillary Clinton, candidate à la présidentielle américaine.

© / afp.com/Josh Haner

En France aussi, les politiques s'agitent. Manuel Valls y est allé fort cet été en parlant, à propos d'Uber, de "loi de la jungle" et d'"un esclavagisme qui serait celui des temps modernes". Mais les pouvoirs publics ont jusqu'ici agi au coup par coup, par exemple en interdisant UberPop, la version de l'application qui permettait aux particuliers de s'improviser chauffeurs.

Pour l'instant, c'est surtout par le porte-monnaie que les autorités françaises semblent vouloir réguler ce nouveau secteur. Des sénateurs ont ainsi proposé de taxer les revenus tirés des sites collaboratifs au-delà de 5000 euros - un dispositif qui serait également applicable aux cotisations sociales.

Mais au-delà, comme le rappelle le récent rapport Mettling (du nom du DRH d'Orange), la France n'échappera pas, à l'instar des Etats-Unis, à "une clarification des situations respectives de salarié et de travailleur indépendant". Le gouvernement vient d'ailleurs de charger le député Pascal Terrasse de faire des propositions pour limiter les comportements abusifs et protéger les travailleurs...

Les chefs d'entreprise s'insurgent et attaquent en justice

Dirigeants de compagnies de taxis et hôteliers ont été parmi les premiers à s'alarmer de la menace qu'Uber ou qu'Airbnb (le loueur immobilier entre particuliers) faisaient courir à leurs entreprises, et donc à leurs salariés. Depuis, la liste des mécontents ne cesse de s'élargir, au fil de l'ubérisation de nouveaux secteurs. Les patrons espagnols de sociétés d'autocars n'ont pas hésité à attaquer en justice notre pépite nationale, le site de covoiturage Blablacar.

(From L to R) Gregoire Leclercq, head of the Federation des Auto-Entrepreneurs (Fedae), Aurelien Salle, deputy head of Union des Auto-Entrepreneurs (UAE), former French Junior Minister for Trade Herve Novelli and Ludovic Badeau, spokesperson for the "Poussins" give a press conference in Paris on June 5, 2013, to talk about the French government project to reform the Auto-Entrepreneurs (self employed) status. AFP PHOTO ERIC PIERMONT

Les associations françaises d'autoentrepreneurs commencent à se fédérer, ici autour d'Hervé Novelli, créateur du statut.

© / AFP PHOTO/ERIC PIERMONT

Les restaurateurs français, eux, montent au créneau contre VizEat.com ou Voulezvousdiner.com, les Airbnb de la fourchette: "Notre secteur crée des emplois, respecte des normes, paie des taxes. Pourquoi accepterions-nous que, par l'intermédiaire de ces sites, des particuliers fassent de la restauration clandestine chez eux, sans contrôle?" enrage Jean Terlon, vice-président de l'Umih Restauration.

Même levée de boucliers du côté des services à la personne, où des plateformes (Helpling, Hassle) mettent en relation des femmes de ménages indépendantes et des particuliers. "Les pouvoirs publics nous ont toujours obligés à salarier notre personnel. Pourquoi serait-ce différent pour ces sociétés?" râle Guillaume Richard, fondateur du groupe O2, acteur historique du secteur. Difficile d'ailleurs, selon lui, d'utiliser un autre statut pour offrir une prestation haut de gamme, avec du personnel fidèle et formé au respect de normes et de méthodes.

Aux Etats-Unis, le site Homejoy, également positionné sur le high level, mais avec des indépendants, a mis la clé sous la porte après avoir vu ses intervenants requalifiés en salariés. "Les acteurs de l'économie numérique doivent éviter les comportements abusifs, ne serait-ce que pour leur sécurité juridique", martèle l'avocat Patrick Thiébart, qui a conseillé plusieurs fondateurs de sites "collaboratifs" français dans ce sens. Outre-Atlantique, le balancier commence d'ailleurs à revenir en arrière: Instacart et Shyp (livraison de colis) ou Luxe (service de voituriers) ont annoncé qu'ils allaient salarier leurs intervenants...