Le navet hâtif, le chou-fleur géant et le radis flamboyant sortent de l'ombre. Tout jardinier amateur peut désormais s'offrir légalement ces graines anciennes avec l'espoir d'une abondante récolte à l'automne. Depuis le 11 juin, la loi autorise en effet la vente, jusque-là interdite, de semences non inscrites au catalogue officiel des espèces et variétés de plantes cultivées, créé en 1932 pour garantir l'identité des graines.

Une réglementation honnie des défenseurs de la biodiversité, qui dénoncent l'appropriation du vivant par l'oligopole des géants du secteur : l'allemand Bayer, le chinois Syngenta, le français Vilmorin & Cie... Sans relâche, le médiatique Ananda Guillet, président de l'association Kokopelli, proclame ainsi que "les semences sont un patrimoine commun libre de droits". Après des années d'hésitation, le législateur entérine donc un business florissant qui empiète sur les larges plates-bandes des semenciers. Kokopelli, à lui seul, propose 2500 variétés à la vente, en ligne et dans 250 magasins Gamm Vert ou Biocoop. Ananda Guillet reconnaît un chiffre d'affaires de 4 millions d'euros en 2019, dont 20 % réalisés avec des agriculteurs, bien que cela soit illégal.

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L'association partage un marché français du potager estimé à 70 millions d'euros avec de puissants négociants ou producteurs, tels l'allemand Bingenheimer Saatgut, qui revendique 45 000 clients dans toute l'Europe, ou le suisse Sativa, propriétaire de 8000 mètres carrés de serres près de Zürich. Ces deux groupes ont d'ailleurs bénéficié du fonds de recherche Liveseed abondé par l'Europe à hauteur de 7,5 millions d'euros. Même les géants du Net eBay et Amazon se découvrent la main verte avec des "coffrets de graines anciennes" vendus plus de 60 euros.

En 2022, les agriculteurs bio pourront commercialiser leurs graines

Et ce n'est qu'un début. En 2022, le "règlement bio" autorisera les agriculteurs professionnels à commercialiser des graines AB non inscrites au catalogue. Une décision qui fait débat. "L'Europe risque des problèmes sanitaires dus à la propagation de graines issues de plantes invasives", avertit Claude Tabel, président de l'Union française des semenciers. Une absurdité, selon la députée LREM de Haute-Saône, Barbara Bessot-Ballot : "Les semences paysannes ne sont pas une menace, mais au contraire un levier pour préserver la biodiversité."

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Le 11 juin, Barbara Pompili - qui n'était pas encore ministre de la Transition écologique - a annoncé "la prochaine bataille : autoriser la commercialisation des semences paysannes en agriculture conventionnelle". Si l'ex-EELV tient parole, un marché de 1,6 milliard d'euros s'ouvrira alors à Kokopelli et à ses concurrents.