Infusion bio Eléphant, colombo de légumes Carrefour, mélange mexicain Ducros, falafels houmous Bjorg... Jour après jour, l'étrange liste de la répression des fraudes s'allonge. Selon un rapport du Sénat, depuis le mois d'octobre, Bercy a exigé le retrait des magasins de plus de 5 000 références contaminées à l'oxyde d'éthylène. Un redoutable pesticide classé comme mutagène, cancérogène et toxique pour la reproduction. L'Union européenne impose une limite maximale de résidus (LMR) de 0,05 mg/kg dans l'alimentation conventionnelle et 0,01 mg/kg en bio.

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Or, en septembre, la Belgique lance une alerte générale : un lot de sésame dépasse plus de 600 fois la norme. Et ce n'est qu'un début, des expertises montreront des taux 3 700 fois supérieurs. Focalisée sur la pandémie, l'Agence nationale de sécurité sanitaire ne s'est pas prononcée sur les risques pour la santé, malgré la demande de l'association de défense des consommateurs CLCV. L'inquiétude monte : la petite graine est utilisée à tout-va dans les pains, les plats cuisinés, les mueslis, les burgers... Même les produits bio réputés vertueux sont pris dans la tourmente.

L'Inde dans le viseur

L'Inde, principal exportateur, est dans le viseur. Tout comme la Chine et le Vietnam. "En 2014, lorsque l'Union européenne a intensifié les contrôles sur les salmonelles, certains importateurs ont détruit les bactéries avec de l'oxyde d'éthylène. Ils savaient bien que Bruxelles surveillait moins ce gaz", dénonce Laurent Duplomb, sénateur LR, auteur d'un rapport incendiaire sur cette crise sans fin. Même si ces mesures sont désormais renforcées aux frontières, l'élu de Haute-Loire pointe le manque d'effectifs : "Seulement 37 inspecteurs examinent les matières premières végétales importées. Certes, l'Etat s'engage à recruter, mais c'est surtout pour adapter les troupes au Brexit. Au total, la France ne consacre que 50 centimes d'euros aux vérifications pour 1000 euros d'importation."

Créer une police de l'alimentation

En plus d'augmenter les moyens financiers, le sénateur préconise une nouvelle organisation avec "la création d'une police de l'alimentation". Le contrôle de notre assiette est, en effet, fractionné entre d'un côté, les douanes et la répression des fraudes sous tutelle de Bercy, et de l'autre, la Direction générale de l'alimentation, chargée de la qualité des productions, notamment de l'usage des pesticides, tel l'oxyde d'éthylène. Cette administration relève du ministère de l'Agriculture.

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L'organisation actuelle, complexe, favorise des rivalités latentes et freine une approche globale des affaires. Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, écarte néanmoins toute velléité de fusion. Chaque ministère s'accroche à ses prérogatives et le serpent de mer de cette autorité unique dort en eaux profondes.

Les industriels frappés au portefeuille

En attendant qu'il se réveille, les fabricants règlent les factures. "Nous vivons une situation inimaginable, révèle une entreprise de boulangerie. Le sésame entre dans la composition de plus d'une centaine de pains différents... Nous avons dû incinérer 1000 tonnes de produits. De 1% à 2% du résultat net sont partis en fumée. C'est énorme." Sans compter que, depuis l'automne, la grande distribution bombarde les fournisseurs de pénalités pour chaque retrait : 500 euros par enseigne, 350 euros par entrepôt, 30 euros par magasin et... 20 euros pour chaque affichette informant le consommateur en rayon.

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En toute logique, le responsable doit payer : les patrons de l'agroalimentaire ont manqué de rigueur dans l'autocontrôle. Mais où sont les tricheurs? Bien malin celui qui remontera la chaîne d'intermédiaires, traders et transporteurs, jusqu'aux paysans indiens. Sans coupable désigné, les industriels déboussolés consultent avocats et assureurs. En fonction des contrats, ces derniers ne remboursent que les pénalités et les destructions de denrées. Accros au Sesamum indicum, les entreprises l'importent désormais d'Uruguay, d'Ethiopie, du Soudan, d'Ouganda et d'Afrique du Sud. Avec le risque que l'oxyde d'éthylène ne s'embarque pour l'Europe en passager clandestin.

En chiffres

· Plus de 5000 références contaminées et retirées des magasins.

· Des résidus d'oxyde d'éthylène 3700 fois supérieurs à la normale.

· 37 inspecteurs, seulement, pour examiner les matières premières végétales importées.