La nouvelle était attendue, elle a été confirmée par le ministre de l'Economie Bruno Le Maire : l'Etat va encaisser cette année 20 milliards d'euros de recettes fiscales supplémentaires (300,8 milliards au total). Les prévisions prudentes du gouvernement avant l'été et la vigoureuse reprise économique expliquent cette bonne récolte des percepteurs. Et la tendance ne devrait pas s'infléchir : selon les prévisions de Bercy, les recettes devraient frôler les 311 milliards d'euros l'an prochain... Un record !

Ces caisses bien dodues sont à la fois une bénédiction et une malédiction pour le gouvernement. Une bénédiction, car elles vont permettre de combler automatiquement une partie du déficit et de financer plus facilement les nombreuses annonces de nouvelles dépenses, égrenées depuis plusieurs semaines par l'exécutif. Une malédiction car elles font réapparaître le mirage de la "cagnotte fiscale", ce débat qui avait empoisonné le gouvernement Jospin vingt ans auparavant.

Tirée par un rebond de l'économie mondiale, la croissance française avait alors été meilleure que prévu et les recettes avaient bondi de 50 milliards de francs. Jacques Chirac, président de cohabitation, avait lancé lors du 14 juillet 1999 l'idée que le gouvernement était assis sur une "cagnotte" cachée dont il ne faisait pas profiter les Français. Il n'en fallait pas moins pour déclencher les hostilités. Opposition et majorité avaient fait pression sur l'exécutif pour qu'il redistribue les "fruits de la croissance". Après avoir tenu bon pendant plusieurs mois, au nom de l'assainissement des comptes publics, Lionel Jospin avait fini par céder et annoncer une baisse de la taxe d'habitation, de l'impôt sur le revenu et de la TVA. Adieu réduction du déficit et de la dette !

La flambée d'inflation attise les braises

"Notre ligne politique est de ne pas dépenser l'intégralité des fruits de la croissance", assure Bruno Le Maire. Droit dans ses bottes, le ministre de l'Economie promet que le gouvernement Macron ne refera pas les mêmes erreurs : les recettes fiscales supplémentaires serviront à réduire notre abyssal déficit (-8,4% du produit intérieur brut en 2021, et -4,8% l'an prochain) et dégonfler notre vertigineuse dette (115,6% du PIB cette année et 114% en 2022). Le débat sur la "cagnotte fiscale" paraît clos, circulez, il n'y a rien à demander.

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Mais pour combien de temps ? A quelques mois de l'élection présidentielle, il sera difficile pour Emmanuel Macron de résister à la tentation de desserrer les cordons de la bourse, face aux autres candidats, qui ne se privent pas pour multiplier les promesses de campagne coûteuses. Le président de la République cherche certes à incarner le camp de la raison, et du "en même temps" : quelques dépenses ciblées, de l'investissement, sans pour autant oublier le sérieux budgétaire. Mais les Français, essorés par l'épidémie et anesthésiés par le "quoi qu'il en coûte", attendent leur récompense après ces longs mois à accepter sans ciller les confinements, couvre-feux et autres mesures sanitaires. Les cadeaux agités par les autres candidats leur paraîtront d'autant plus providentiels.

D'autant plus que le sentiment de déclassement des électeurs n'a lui pas été effacé. Les Gilets jaunes n'ont pas disparu, et les fins de mois difficiles alimentent toujours les inquiétudes. Les chiffres ont beau montrer que le pouvoir d'achat n'a pas reculé pendant la crise (+0,4% en 2020, et +2,2% en 2021), la flambée d'inflation de ces derniers mois est en train d'attiser ces braises et de mettre sous pression l'exécutif. Une première réponse a été apportée avec le chèque énergie, mais elle ne concerne que les ménages les plus modestes. Et selon les prévisions des économistes, les prix devraient continuer à grimper pendant quelques mois encore... Le débat sur la "cagnotte fiscale" ne fait que commencer.