En 2022, savoir manier une arme n'est pas le seul moyen de se battre contre un envahisseur. Les Ukrainiens qui travaillent dans la tech en sont la preuve vivante. Le secteur s'est tout entier mobilisé pour aider la population et l'armée à résister aux attaques russes. Et a bâti en un temps record un "bouclier" numérique impressionnant.

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Créée de zéro en quelques semaines, l'application Air Alert est ainsi devenue un compagnon providentiel pour les Ukrainiens habitant trop loin des villes pour entendre les sirènes de la protection civile. "Lorsque des frappes aériennes sont détectées, l'app leur envoie immédiatement une alerte afin qu'ils se mettent à l'abri", explique Valentine Hrytsenko, directeur marketing d'Ajax, la société qui l'a mise au point (avec Stfalcon).

Types of alerts in the Air Alert app (from left to right: air alarm, shelling, street fights)

Les différents types d'alerte dans l'appli Air Alert : alarme aérienne, bombardements, combats de rue

© / SDP

Les experts crypto n'ont pas été en reste. Sergey Vasylchuk, fondateur d'Everstake, a bâti en quelques jours Aid for Ukraine, une plateforme capable de recevoir des dons en diverses cryptomonnaies. "Casque, munitions, drones, kits médicaux... il y a tant d'équipements dont l'armée ukrainienne a besoin", énumère-t-il. Transférée depuis sous l'égide du gouvernement ukrainien, la plateforme a permis de récolter plus de 60 millions de dollars.

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Dans la sphère cyber, la mobilisation est également massive. Dès le sixième jour de guerre, le ministre ukrainien du Numérique, Mykhaïlo Fedorov a appelé les informaticiens volontaires à former une "IT army" afin d'aider les équipes déjà en place à lutter contre les attaques russes. Depuis, "environ 250 000 personnes ont répondu présent", pointe Diana Sidko, qui a encadré la délégation de start-up ukrainiennes au Salon parisien VivaTech. Certaines missions sont proposées sur des groupes Telegram, avec des tutoriels détaillés. "Les actions plus sensibles se font cependant en coulisses, pour se protéger des espions russes", observe un expert en cybersécurité français.

"Les Russes ne veulent pas entendre"

Ces bataillons numériques ont à leur actif plusieurs coups symboliques, notamment le blocage temporaire des sites du ministère russe des Affaires étrangères et de la Bourse de Moscou. Leur plus belle réussite est cependant d'avoir protégé efficacement leur pays d'un adversaire expert en cyberguerre. Réseau électrique, banques, sites gouvernementaux... La liste d'organismes ukrainiens victimes de hackers prorusses ces dernières années est longue. Le pays a appris, à la dure, à les contrer. Depuis huit ans, les Ukrainiens ont par ailleurs méthodiquement déplacé leurs dossiers administratifs dans le cloud afin de les préserver d'attaques terrestres. Résultat ? Après six mois de guerre, "Internet fonctionne toujours en Ukraine, l'Etat continue d'avoir accès à ses dossiers et les infrastructures critiques (électricité, téléphone) tiennent", souligne Dominique Piotet, directeur du pôle d'innovation ukrainien UNIT.City.

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"Chacun aide comme il le peut, en essayant de trouver ce qui a le plus d'impact", observe Sergey Korolev, DG de l'entreprise de développement logiciel Railsware. Au début du conflit, la vingtaine de spécialistes des réseaux sociaux de son département marketing a passé beaucoup de temps à utiliser ces plateformes pour toucher la population russe. L'équipe avait monté en urgence des sites Web et des campagnes sociales afin de montrer la réalité des bombardements et le nombre de morts. "Au bout de deux semaines on a compris que cela ne fonctionnait pas : ils ne veulent pas entendre. Une part des Russes soutient Poutine et crie victoire sur Telegram à chaque tir de roquette. Une autre partie est dans le déni", regrette-t-il.

Lui et son équipe se sont donc concentrés sur d'autres projets. "On a automatisé le fastidieux processus d'enregistrement administratif que les chauffeurs ravitaillant l'armée doivent subir afin de l'accélérer", précise Sergey Korolev. Railsware a également participé à l'initiative DoctorOnlineUA en créant une plateforme Web sur laquelle les Ukrainiens peuvent échanger en visio avec des psychologues et des psychiatres bénévoles.

Coder sous les bombes

Dans ce vaste front numérique, l'action la plus vitale est cependant la plus banale : continuer de travailler. "Il est crucial de protéger notre économie, c'est elle qui permet à notre armée de s'équiper et à notre pays de tourner", insiste Pavlo Kartashov, PDG du Ukrainian Startup Fund (USF). Le quotidien de ces professionnels a néanmoins été très dur ces six derniers mois : beaucoup ont dû abandonner leur maison. Et nombre de codeurs ont élaboré leurs projets depuis des abris anti-bombe. C'est le cas par exemple de l'équipe de Sergii Kryvoblotskyi, responsable R&D chez MacPaw qui a conçu SpyBuster, une application "détectant les programmes qui transfèrent des données à la Russie" afin de déjouer les cyberattaques ennemies.

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Dans cette communauté tech, une volonté transpire : celle de ne pas laisser cette guerre voler leur avenir. Mosqitter, qui fabrique des appareils antimoustiques connectés, a réorganisé sa chaîne de production sur un territoire non occupé. "Nous allons bientôt lancer deux nouveaux produits, dont l'un que l'on peut commander à distance", se réjouit la PDG Anastasiia Romanova. Et les start-up ukrainiennes continuent de sillonner les Salons du monde entier.

Alors que la Russie s'isole sur le plan numérique, les Occidentaux ayant cessé de lui fournir nombre de technologies stratégiques (semi-conducteurs, etc.), l'Ukraine à l'inverse, renforce ses liens avec les géants mondiaux (Microsoft, Amazon...). Et affiche d'immenses ambitions. "La technologie sera essentielle pour reconstruire rapidement et efficacement le pays, notre objectif est qu'elle pèse 40% du PIB à terme, contre 10% aujourd'hui", confie Oleksandr Bornyakov, vice-ministre du Numérique. Les ordinateurs des codeurs ukrainiens n'ont pas fini de chauffer.

Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosque le 24 août, en partenariat avec BFMTV.