Pour faire redescendre la pression en Guadeloupe, le gouvernement a annoncé lundi soir la mise en place d'une instance chargée de "convaincre et accompagner individuellement, humainement, chacun des professionnels concernés" par l'obligation vaccinale. Pas sûr que cela suffise. Car si le passe sanitaire et l'obligation pour le personnel soignant et les pompiers de se faire vacciner ont été les éléments déclencheurs de la grève générale et des émeutes, la situation économique et sociale de l'île explique, selon de nombreux observateurs extérieurs, une bonne partie de cet embrasement qui couve depuis des années... Et qui se serait encore aggravé avec la crise du Covid.
Pourtant, paradoxalement, l'économie de l'île semble avoir été moins touchée par la pandémie. "En 2020, le PIB a reculé de 4,9% en Guadeloupe, donc beaucoup moins qu'en métropole", souligne Thierry Beltrand, directeur de l'IEDOM (Institut d'émission des départements d'outre-mer). "Le poids très important des services publics dans l'économie a servi de stabilisateur automatique, car les administrations ont continué à verser des salaires, et la solidarité nationale a également joué à plein : les aides de l'État ont amorti le choc", ajoute Olivier Sudrie, maître de conférences à l'université Paris-Saclay et spécialiste des outre-mer. Impossible par contre de savoir si le rebond économique a été important en 2021 : la croissance de l'île est calculée seulement une fois par an. "Mais les enquêtes de conjoncture auprès des chefs d'entreprise sont plutôt bonnes et la consommation se maintient", estime Thierry Beltrand. "Il n'y a pas eu d'explosion des faillites ou de licenciements massifs", poursuit Olivier Sudrie.
L'économie invisible n'a pas bénéficié des mêmes amortisseurs
Mais derrière ces résultats encourageants, se cache tout un pan de l'île : l'économie informelle. Si le phénomène est bien évidemment difficile à quantifier, certains chiffres nous éclairent tout de même sur son ampleur en Guadeloupe. "La circulation de cash par habitant est deux fois supérieure à celle que l'on observe en métropole", détaille Thierry Beltrand. Une économie invisible qui n'a, de fait, pas bénéficié des mêmes amortisseurs. "Les inégalités étaient déjà très fortes avec d'un côté les salariés du public et du privé, plutôt bien lotis, et de l'autre les travailleurs non déclarés. Mais elles se sont encore accentuées, car la perte de revenu de ces derniers, qui ont souffert de la baisse d'activité dans le tourisme ou de l'arrêt des chantiers dans le BTP, n'a été aucunement compensée", analyse Olivier Sudrie.
A ce fossé grandissant entre les insiders et les outsiders s'ajoute un dernier élément explosif : la hausse des prix. Si l'Insee n'a pas pu la mesurer précisément ces derniers mois en Guadeloupe, à cause du confinement, l'île n'a pas échappé à l'inflation qui contamine le monde entier. "Quasiment tous les produits arrivent par bateau, et le prix du fret a bondi de plus de 200% sur certaines lignes", explique Olivier Sudrie. Et si les prix de l'essence ou de la bonbonne de gaz sont plafonnés, et restent légèrement inférieurs à ceux de la métropole, ils ont néanmoins été remontés (de respectivement 8 centimes et 1,30 euro) le 1er novembre. Une hausse des prix qui vient se greffer à un coût de la vie déjà plus élevé qu'en métropole (+12,5% en moyenne). Un cocktail explosif qui n'est pas spécifique à la Guadeloupe : la contestation a aussi gagné la Martinique, et pourrait faire tache d'huile dans les autres départements d'outre-mer. "On retrouve ces mêmes problématiques à la Réunion, à Mayotte et en Guyane", observe Olivier Sudrie. Le gouvernement risque de devoir gérer une multitude de foyers d'incendies.
