Après la révélation par Mediapart du projet de Totalde transférer à Londres la gestion de sa trésorerie et d'une partie de sa communication financière, le député socialiste Yann Galut a exprimé son courroux, dénonçant "une décision totalement inacceptable". Le rapporteur du projet de loi contre la fraude fiscale soupçonne des raisons "essentiellement fiscales" derrière ce projet qui concernerait 70 personnes au total sur les 100.000 salariés que compte le groupe. Total, numéro 2 du CAC 40, assure pourtant aux Echos que "pas un centime ne serait perdu par la France", et que sa seule motivation était "l'efficacité". Yann Galut s'est-il alarmé trop vite?
"On aura directement l'information à la source"
Patrick de La Chevardière, le directeur financier du groupe, qui resterait à Paris comme le PDG Christophe de Margerie et les membres du Comité exécutif, avancent l'argument d'un meilleur financement du groupe sur le marché londonien. Total rappelle que les deux tiers de sa dette sont émis en dollars, non en euros. Avantage, Londres. "On aura directement l'information à la source".
Ce meilleur contact pourrait permettre à Total de négocier de meilleures conditions financières pour ses emprunts ou ses placements de trésorerie, ce qui pourrait lui faire économiser des dizaines de millions d'euros. "Et j'ai bien l'intention qu'on les gagne", se réjouit le directeur financier.
Le bénéfice net du groupe s'est élevé à 12,4 milliards d'euros en 2012, et selon Mediapart, la trésorerie disponible du groupe s'élève à 13 milliards de dollars à la fin du premier semestre 2013.
Londres, reine du pétrole
Londres est également privilégiée pour son rôle de plaque tournante dans le secteur pétrolier. "Ce que l'on constate aujourd'hui c'est que même l'analyste pétrolier de la Société Générale est à Londres et la majorité de nos contacts sur les marchés sont à Londres", souligne Patrick de la Chevardière. "Ce n'est pas un désaveu de la place de Paris. Je pense que c'est spécifique à l'ADN de Total qui est une société pétrolière et internationale. Or la place pétrolière européenne, elle est à Londres", contrairement à Paris, simple place financière.
Une analyse partagée par Jean-Marie Andrès, du Thinktank Eurofi, qui juge normal qu'une entreprise se rapproche des analystes spécialistes de son marché. Mais il pointe également que les employés de Total à Londres, qui seront amenés à faire du trading en levant et en plaçant à court terme des capitaux, pourraient bénéficier de meilleures conditions salariales qu'en France.
Paradoxalement, puisqu'il souhaite se rapprocher du marché du pétrole, le groupe assure aussi qu'il conservera son importante activité de trading pétrolier à Genève, deuxième place pour cette activité derrière Londres.
Total, trésor national
Total assure que sa décision n'est pas liée au niveau d'imposition en France: "Il n'y a aucune motivation fiscale. Le centre de profit de la trésorerie reste en France et taxable en France. Nous avons obtenu de l'administration fiscale anglaise que cela soit toujours le cas", déclare Patrick de la Chevardière.
Le groupe a versé en tout 1,2 milliard d'euros d'impôts à la France en 2012. Mais c'est un converti de fraîche date. Mediapart rappelle que de 1966 à 2011, Total a bénéficié de la niche fiscale de l'impôt mondial consolidé, qui lui permettait de ne pas payer d'impôt sur les bénéfices en France, en y imputant ses pertes à l'étranger.
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2012 est donc la première année d'impôt sur les bénéfices pour le pétrolier français. Magnanime, Yann Galut reconnaît que Total n'a pas "la réputation de faire de l'optimisation fiscale massive". Il reconnaît que son message d'alerte avait surtout une portée préventive. Mais il déplore malgré tout la perte de 70 emplois sur le territoire national, et craint que le gouvernement anglais ne fasse à l'avenir du charme fiscal à un fleuron de l'industrie française.
