Dix blocs de glace massifs, découpés aux formes de "700 000 000 euros", afin de protester contre le possible soutien de 700 millions d'euros de l'Etat français à un projet d'exploitation gazière de Total en Arctique. C'est ce que trois ONG ont érigé jeudi 20 mai devant l'entrée du ministère de l'Economie. Ce jour-là, Les Amis de la Terre, 50.org et SumOfUs ont également remis une pétition de plus de 190 000 signataires au ministère de l'Economie. L'Express fait le point sur ce projet Arctic LNG 2.

En quoi consiste ce projet ?

Arctic LNG 2 est un projet de 21 milliards de dollars, mené par le producteur de gaz russe Novatek et avec des bailleurs de fonds internationaux, dont la major pétrolière française Total. Il devrait être lancé en 2023 sur le site de la péninsule de Gydan, en Russie, et atteindre sa pleine capacité de production de gaz naturel liquéfié (GNL) de près de 20 millions de tonnes par an en 2026, rappelle Reuters. Le site de ce projet est situé à proximité du site de Yamal LNG, dans le Grand Nord de la Russie, où sont extraites chaque année 16,5 millions de tonnes de GNL depuis sa mise en service en 2017.

Comme le précisait Total en 2019, le groupe multi-énergies détient une participation directe de 10% dans Arctic LNG 2 aux côtés de Novatek (60%), CNOOC (10%), CNPC (10%) et d'un consortium Mitsui-Jogmec, Japan Arctic LNG (10%). Total possède également une participation indirecte de 11,6 % dans le projet via les 19,4 % que le groupe détient dans le capital de Novatek, sa participation économique globale dans le projet s'élevant ainsi à 21,6%.

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D'après l'ONG Les Amis de la Terre, ce projet de construction d'une usine de liquéfaction géante en Arctique "a pour objectif de produire et exporter l'équivalent de 7 milliards de barils de pétrole, soit 12 fois la consommation annuelle de la France". Comme le relate Reporterre, cette usine permettra d'exporter du gaz naturel vers l'Asie et l'Europe. Une fois extrait des sols gelés, le gaz serait refroidi à -163 °C et transporté par une flotte de méthaniers brise-glaces.

"Ce projet s'appuie sur le succès de Yamal LNG et permettra de fournir du GNL de manière compétitive aux marchés d'ici quatre ans", déclarait en 2019 Patrick Pouyanné, président-directeur général de Total. "Arctic LNG 2 complète notre portefeuille en croissance de projets GNL compétitifs, fondés sur des ressources géantes à bas coûts de production et destinées principalement aux marchés asiatiques", précisait-il.

Quelle est la position du gouvernement sur Arctic LNG 2 ?

Tandis que la France s'efforce de "verdir" son économie, va-t-elle apporter son soutien à un projet gazier de grande ampleur dans l'Arctique russe ? Le gouvernement se fait discret sur ce sujet épineux. Le Parlement avait voté, en 2019, un objectif de neutralité carbone pour 2050. L'appui apporté à un tel projet gazier pourrait donc être interprété comme un manque de sérieux au niveau des engagements climatiques pris par la France. Et ce d'autant plus que Emmanuel Macron avait lui-même mis en garde, lors du G7 de Biarritz (Pyrénées-Atlantiques), en août 2019, quant au fait d'emprunter cet itinéraire en Arctique. "Beaucoup sont en train d'expliquer que le réchauffement climatique est une bonne nouvelle. La glace est en train de fondre, donc on va passer par là. Utiliser cette route nous tuerait", expliquait le chef de l'Etat.

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D'après plusieurs sources gouvernementales interrogées en septembre dernier par Le Monde, le ministère de l'Economie soutient le projet, au nom de la défense des exportations françaises. Le secteur parapétrolier hexagonal réalise en effet plus de 90% de son chiffre d'affaires à l'export. Selon le quotidien, Bercy maintient aussi l'idée que le gaz naturel est nécessaire à la transition énergétique, même s'il s'agit d'une énergie fossile, dont l'exploitation contribue directement au réchauffement climatique. Le ministère de l'Economie devrait en tout cas décider le maintien ou non de ce soutien avant fin mai, d'après les organisations écologistes, alors que l'Assemblée générale des actionnaires de Total se tiendra le 28 mai.

Quelles sont les critiques adressées contre ce projet ?

Dans une lettre adressée à Emmanuel Macron fin juillet dernier, huit responsables d'ONG, dont la directrice générale d'Oxfam France, Cécile Duflot, et le directeur général de Greenpeace France, Jean-François Julliard, écrivaient que le projet Arctic LNG 2 "comporte des risques majeurs sur le plan environnemental et climatique, en totale contradiction avec vos engagements internationaux pour la protection de la biodiversité et le respect des objectifs de l'accord de Paris de décembre 2015 sur le climat".

D'après les ONG Les Amis de la Terre, 50.org et SumOfUs, dans le cadre de ce projet, l'Etat compte se porter garant de Total à hauteur de 700 millions d'euros à travers la Banque publique d'investissement (BPI). "Financer aujourd'hui l'extension de Total dans l'Arctique est criminel", estime Clémence Dubois, responsable des campagnes en France pour 350.org. "Il fait 30°C en Arctique, les décisions qui sont prises ici ont des conséquences catastrophiques à l'autre bout de la planète", estime-t-elle. L'Arctique s'est réchauffé trois fois plus vite que la planète entre 1971 et 2019, a prévenu le 20 mai un rapport du Programme de surveillance et d'évaluation de l'Arctique (AMAP).

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Le 19 mai, un groupe de députés du Parlement européen, pour la plupart des Verts, a exhorté les dirigeants allemands, français et italiens à ne pas soutenir ce projet de GNL dans l'Arctique russe en raison des préoccupations liées au changement climatique, relate Reuters. Dans une lettre adressée aux gouvernements français, allemand et italien, 39 eurodéputés sur environ 250 de ces pays au Parlement européen les ont appelé à suspendre tout projet de financement du projet.

"Nous exhortons les gouvernements français, allemand et italien à refuser de soutenir ce projet et à établir une nouvelle norme en mettant fin à tout soutien financier à l'exportation aux énergies fossiles avant la COP26", indique la lettre. La députée européenne EELV Marie Toussaint, l'une des signataires, a déclaré à Reuters que le projet était "une aberration écologique, économique et sociale et doit être arrêté immédiatement".