Désormais consultant auprès d'une banque, cet architecte technique senior en informatique a " toujours été dans la catégorie des bons élèves qui rendent leurs devoirs en retard - tout en se mortifiant ". Aujourd'hui âgé de 38 ans, il continue de s'inquiéter à l'idée de décevoir. Par amitié pour certains collègues de sa SSII, Boris promet par exemple d'assurer une formation. Redoutant de ne pas être à la hauteur, il n'arrive pas à s'atteler à la préparation de son topo. Même en programmant son réveil à trois heures le matin de la formation, il finira par partir sans avoir rien préparé. Finalement, les sessions se passent plutôt bien, " mais dans l'improvisation, donc dans l'angoisse ".Pour compenser son sentiment d'imposture, Boris a le " syndrome du bonus " : " Je promets par exemple à mon groupe de traiter un sujet supplémentaire le lendemain. Les bonus finissent par s'additionner. " Les stagiaires sont certes plutôt élogieux (" Très intéressant, quoiqu'un peu confus "), mais pour Boris, " les réussites passées ne sont pas la garantie des réussites futures ".
Des résolutions éphémères. Boris planche actuellement sur la qualité et la traçabilité du travail au sein d'une équipe - notamment le respect des deadlines. " Concrètement, cela signifie avancer par petites étapes, avec un reporting régulier ; ne pas louvoyer avec l'échéance, et rendre de toute manière quelque chose. " Las, " ce genre de méthode, estime Boris, c'est comme l'homéopathie : pour obtenir un effet, il faut y croire ".
Besoin de reconnaissance. Préparer ses formations ? Se mettre plus vite au travail ? " Mais ce ne serait plus moi ", s'exclame l'informaticien. " Aujourd'hui j'ai réellement travaillé une heure et demie. Pour moi, c'est énorme ! " Heureusement, Boris dit s'en sortir " mieux que 95 % des gens " : " Ce que d'autres font en huit heures, je l'accomplis en deux. Mais je serais bien incapable de tenir ce rythme huit heures d'affilée... Et si je ne stressais pas, je ne travaillerais même pas deux heures par jour. "
L'analyse et les conseils de Céline Peres-Court, consultante et formatrice à la Cegos à Paris.
Céline Peres-Court dit retrouver le comportement de Boris - et les mêmes réticences à s'en défaire - " dans les métiers où prime la réactivité " : " Les cadres concernés croient avoir besoin de se mettre eux-mêmes la pression ", explique la formatrice, pour qui ce genre de stress affecte aussi les managers qui ne délèguent pas assez. Quand ces personnes viennent se former, observe-t-elle, " ce n'est souvent pas pour apprendre à gérer leur stress, mais leur temps ". Pour la consultante, tarder à remettre son travail traduit souvent un besoin de reconnaissance. Le " bon élève en retard " est effectivement doublement remarqué : " Son travail est bon, alors que la réussite n'était pas acquise. " Il en va ainsi des cadres qui s'attardent au bureau ou montrent par tous les moyens combien leur tâche est ardue.
Un leurre. Pour Boris en tout cas, le stress n'est pas seulement inéluctable : il est nécessaire. " Le plus douloureux, ce sont les moments d'écriture. Je rédige généralement entre 6 h 30 et 7 h 15, après des jours, des semaines de préoccupation ", soupire-t-il. Boris a, par exemple, passé un mois et demi sur une série d'audits. En temps effectif, ils lui ont pris... deux jours. Mais il y voit " une forme de création, qui demande un temps de maturation ". " D'ailleurs, dit-il, tout ce que j'ai écrit, je le revendique : il n'y a pas de remplissage. J'aime le faire bien. " Idem pour les formations qu'il dispense : " J'ai besoin du stress, c'est constitutif comme le trac pour un chanteur. " Au fond, ironise-t-il, " je me ménage de longues plages d'angoisse entre deux moments de travail... ". Aux yeux de Céline Peres-Court, " Boris se rassure en se disant que c'est l'adrénaline qui le rend efficace ". Mais c'est un leurre : " L'excès de stress est néfaste, avertit la consultante. Au bout de quelques jours à peine, le système immunitaire est touché. " Rhumes, voire à la longue ulcères ou cancers, sont favorisés. Sans compter les accidents causés par la fatigue et la préoccupation. " Une personne dans le même cas que Boris risque de plus d'infliger des dégâts aux autres ", ajoute la formatrice - parce que les retards individuels désorganisent l'équipe, parce que la personne stressée, moins attentive, n'entend pas les reproches, ou enfin, parce qu'incapable d'affronter une émotion supplémentaire, elle risque d'im- ou d'exploser en cas de contrariété.
Conseils.
En cas d'excès de stress, le problème est qu'on accumule de l'énergie sans pouvoir la libérer. Le corps s'épuise. Mieux vaut chercher d'autres moyens de se dépenser : " Pourquoi pas des cours d'improvisation théâtrale ? suggère la for- matrice. Ou des sports rapides, à sensations, comme le squash, le saut à l'élastique... "
Ne pas vouloir décevoir ses pairs est louable. Mais il peut être salutaire d'écouter plutôt ce que veut vraiment l'autre. On vous demande de remplir un simple tableau ? " À quoi bon fignoler la police, ajouter des couleurs, pour finalement rendre le document en retard... à quelqu'un qui ne voulait pas de ces fioritures ? ", lance la formatrice.
Cesser de penser à la place des autres permet d'investir la juste dose d'énergie dans son travail. Comme le dit Boris, celui-ci mérite peut-être qu'on n'y consacre que deux heures... mais deux heures sans stress ! " Pour l'heure, conclut la formatrice, l'adrénaline fait peut-être avancer Boris - mais s'il prenait plus confiance en lui, il n'aurait sans doute pas besoin d'adrénaline... "