"Vous ne faites que de l'affichage hypocrite !" "Vous n'êtes qu'un membre de l'élite qui fréquente le Forum économique mondial à Davos !" : Pierre Poilièvre, élu de l'opposition conservatrice, n'a pas ménagé Mark Carney lors d'une commission parlementaire sur la transition vers une économie bas carbone, qui s'est tenue fin mai à Ottawa... Ancien gouverneur de la Banque du Canada, puis de la Banque d'Angleterre, Mark Carney dirige aujourd'hui la société Brookfield Asset Management, spécialisée dans l'investissement à impact, de même qu'il est l'envoyé spécial de l'ONU sur la finance et l'action pour le climat et le conseiller du gouvernement britannique sur la COP26, qui se tiendra en novembre prochain à Glasgow. Fervent défenseur de l'environnement, il est sorti de sa réserve et s'est récemment positionné en faveur de la politique menée par le Premier ministre libéral Justin Trudeau, notamment sur le plan environnemental.
Si cet épisode est emblématique d'une vie politique animée, il illustre surtout le grand écart que doit faire le pays pour verdir son économie. De fait, si le Canada investit aujourd'hui pour une reprise "durable", ce sont ses ressources pétrolières et minières qui ont fait sa richesse. Et certains élus entendent que cela se poursuive, ne serait-ce que pour préserver les emplois...
Objectif : la neutralité carbone en 2050
En 2019, le secteur de l'énergie employait directement plus de 280 000 personnes et contribuait indirectement à plus d'un demi-million d'emplois. Or, selon un rapport de la banque Toronto-Dominion (TD), paru en avril 2021, sur les trente prochaines années, la transition écologique pourrait détruire jusqu'à 450 000 de ces postes, en Alberta, dans la Saskatchewan, à Terre-Neuve et au Labrador. Si l'industrie pétrolière et gazière représente 11 % du PIB canadien, elle est responsable de plus d'un quart de l'ensemble des émissions de CO2 du pays. Il faudra donc bien la faire évoluer et soutenir l'innovation si Ottawa veut tenir ses engagements, renouvelés et accrus lors du sommet climat, organisé par Joe Biden les 22 et 23 avril derniers. Après avoir promis, à horizon 2030, une réduction de 36 % des émissions canadiennes par rapport à leur niveau de 2005, Justin Trudeau a déclaré vouloir les faire reculer d'au moins 40 %, voire 45 %, d'ici à 2030, avec en ligne de mire la neutralité carbone en 2050.
Le gouvernement travaille à cet objectif. Le budget fédéral 2021 fournira ainsi un total de 17,6 milliards de dollars* qui seront investis dans les technologies propres, appuieront la reprise économique durable et lutteront contre le réchauffement climatique. Ottawa table sur des mesures allant d'un fonds d'innovation stratégique à des coups de pouce pour rénover l'habitat en passant par des incitations fiscales pour les entreprises de la clean tech ou celles qui verdiront leurs activités. Les autorités soulignent que 11 entreprises canadiennes font partie de la liste des 100 sociétés leaders de la clean tech, selon la Global Cleantech 100 List de 2021.
Mais si les grands groupes et les start-up font feu de tout bois pour développer entre autres l'hydrogène, la capture et le stockage du carbone, tandis que d'autres mettent au point des technologies pour traiter les eaux, fabriquer du plastique vert ou produire des biens de façon plus économe en énergie et plus propre, les autorités admettent toutefois que la clean tech est à la traîne en termes de ventes, d'exports et même d'adoption par l'industrie... En outre, dans son rapport de mars 2021, l'Institut international du développement durable (IISD), un centre de recherche indépendant, note que "malgré les annonces positives faites jusqu'à présent, il existe un écart d'investissement important entre les engagements budgétaires actuels liés au climat et ce qui est nécessaire pour que le Canada atteigne la cible de zéro émission nette d'ici à 2050". Et ce, dans tous les secteurs : transport, rénovation éco-énergétique des bâtiments, énergie propre, nature et adaptation, agriculture, industrie et innovation, de même que dans le développement de la main-d'oeuvre et la transition équitable...
De nombreuses opportunités
Pour continuer à investir dans la transition écologique, le gouvernement aura besoin d'argent. Qu'il pourrait trouver dans la reprise qui s'annonce après la pandémie. En effet, les prévisions de l'OCDE, révisées à la hausse, font désormais état d'un taux de croissance de l'économie de 6,1 % cette année. La Banque centrale du Canada est encore plus optimiste, avec 6,5 %. Et c'est d'ailleurs en partie la hausse des cours du pétrole qui contribue à cette embellie... La reprise devrait entraîner des créations d'emplois dans tous les secteurs de l'économie. "La pénurie de main-d'oeuvre est bien là et nous avons sur notre site quelque 700 000 offres d'emploi, qui ne représentent cependant que 20 % des postes disponibles", précise Yannick Paradis, le directeur des ventes Canada pour la plateforme de mise en relation entre candidats et employeurs, Talent.com, créée en 2011 par trois entrepreneurs suisses à Montréal. Et sur les 700 000 postes affichés, 41 % concernent le commerce, la gestion et l'administration, tandis que 21 % relèvent de la santé et 19 % de la construction. La province qui recrute le plus est le Québec, avec 34 % des offres sur le site, suivi de l'Ontario (32 %) et de la Colombie-Britannique (14 %), l'Alberta représentant quant à elle 8 % des offres affichées. "Nous avons actuellement 20 % d'offres supplémentaires par rapport à la même époque l'an dernier", ajoute Yannick Paradis.
Autant dire qu'avant même la révolution verte, le Canada offre des opportunités. En outre, les créations nettes d'emplois dans le secteur de l'environnement ont augmenté de 5 % en 2020 (avec 35 000 nouveaux postes, principalement en Ontario et au Québec, pour un total de près de 700 000 emplois), selon ECO Canada, qui répertorie ce type d'emplois et offre des formations dans le secteur, en partenariat avec les entreprises et les universités. Et d'après les prévisions de cet institut, les créations nettes de postes dans ce secteur devraient s'élever à 173 000 d'ici 2025 et 233 000 d'ici 2029. Des emplois seront disponibles aussi bien dans les sciences de la vie que dans l'aménagement urbain, la planification de l'usage des terres et l'inspection dans la santé, entre autres.
* 1 $CAD = 0,68 euros
