Ce lundi, comme chaque semaine, le comité de direction de la société Tartampiondigital, spécialisée dans les objets connectés, est réuni au grand complet. Patrick, directeur de la stratégie, présente son projet : le lancement d'un bracelet mesurant l'activité physique et la qualité du sommeil de son propriétaire. Jean, directeur financier, prend la parole d'un ton posé au bout de quelques minutes : "Tu sais, l'heure est à la maîtrise des coûts, investir dans un nouveau produit n'est peut-être pas idéal en ce moment." Il cherche du regard sa collègue Elisabeth, directrice informatique, en quête de soutien.

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Celle-ci abonde dans son sens : "Ce dont nous avons besoin, en ce moment, c'est surtout de ressources pour gérer la migration des données informatiques." Patrick répète son argumentaire, insiste encore de longues minutes, puis finit par se rasseoir, sentant qu'il n'obtiendra pas gain de cause ce jour-là.

Au comité suivant, Patrick détaille un autre dossier : celui, très attendu, du déménagement de l'entreprise. Rapidement, les membres du comité expriment leurs inquiétudes sur les nombreux impacts qu'entraînerait une telle décision, en termes financiers, sociaux... Jean renchérit, évoque l'appréhension des salariés. "J'ai évidemment les réponses à toutes ces préoccupations, mais je n'ai pas le temps de vous les présenter maintenant, rétorque Patrick. Je viendrai voir chacun des salariés pour leur expliquer pourquoi ce déménagement est un projet nécessaire et prioritaire", conclut-il sèchement.

Quelques jours plus tard, à l'occasion d'un déjeuner entre plusieurs membres du comité, Elisabeth revient, remontée, sur la dernière réunion. "On n'avance pas, il y en a qui poussent leur projet alors qu'on cherche à faire des économies! C'est à se demander si certains prennent vraiment l'intérêt de l'entreprise en compte..." "Oui, c'est vrai, le comportement de Patrick est tellement outrancier que ça cache forcément quelque chose, mais quoi?" s'interroge Jean. Et un troisième collègue de conclure : "Même si on ne comprend pas pourquoi il agit comme ça, dans le doute, mieux vaut ne pas entrer dans son jeu et le laisser mettre en oeuvre ses idées !"

Au fil des semaines, les rencontres du comité se succèdent et ses membres deviennent de plus en plus suspicieux envers Patrick, dont le comportement gagne en agressivité à chaque intervention. Six mois plus tard, le directeur de la stratégie est évincé du comité de direction. Exit, le méchant de l'histoire? En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes. Jean n'a pas tout dit, loin de là, à ses collègues.

Servir un objectif qu'on est le seul à connaître

Lors d'une discussion confidentielle avec le DG, celui-ci lui avait confié qu'il envisageait une réorganisation comprenant également la question de sa succession. Patrick, toujours riche d'idées nouvelles pour redynamiser l'entreprise, constituait le plus sérieux rival de Jean à ce poste. Il fallait l'exclure du comité, ou mieux : que les membres de celui-ci l'excluent d'euxmêmes. Jean a alors adopté un comportement en apparence "bienveillant" envers ses pairs pour obtenir leur complicité, à leur insu.

Tout vrai manipulateur utilise les autres afin de servir un objectif qu'il est le seul à connaître. Pour ce faire, il ne livre qu'une partie des éléments de la réalité à ceux dont l'appui lui est nécessaire. Jean a ainsi conduit ses collègues à se focaliser sur un élément négatif de l'attitude de Patrick - son obstination et son ton parfois cassant. Exactement comme le magicien détourne l'attention du public sur un objet sans importance pour mieux exécuter son tour de passe-passe.

Le groupe s'est ainsi forgé une vision fausse du directeur de la stratégie, se braquant à chaque nouvelle idée lancée par leur collègue. Lequel est devenu lui-même très nerveux devant l'hostilité latente de son auditoire. Patrick a donc fini par être débarqué. Et Jean a raflé le poste de DG. Du grand art !