Ses recherches lui ont valu de nombreuses distinctions. D'abord, en 1995, la médaille John-Bates-Clark, attribuée par l'Association économique américaine à un économiste âgé de moins de 40 ans travaillant aux Etats-Unis. Et, surtout, le prix Nobel d'économie, avec Joshua Angrist (du MIT) et Guido Imbens (de Stanford), décerné en 2021 pour leurs études sur le salaire minimum et l'immigration.

L'Express : En tant que citoyen canadien, quelle est votre analyse de la stratégie du pays en matière d'immigration ?

David Card : L'idée défendue par Malthus selon laquelle plus la population est nombreuse, plus le pays s'appauvrit du fait du manque de ressources n'est plus d'actualité depuis longtemps ! Même si certains, parce qu'ils refusent l'immigration, veulent encore l'utiliser, faute d'autres arguments économiques... D'ailleurs, le prix Nobel d'économie a été attribué en 2018 à Paul Romer, professeur à l'Université de New York, pour sa théorie de la croissance moderne. Pour lui, une économie plus grande peut être plus efficace et apporter davantage de richesse par tête en raison des opportunités accrues en matière d'innovation dont elle bénéficie. Le bon modèle, en matière de politique d'immigration, c'est celui où le capital et les investissements sont parallèles aux flux de populations.

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Mais le Canada, qui réussit à attirer un grand nombre d'immigrants, doit encore faire plus. Son économie doit grandir et ses villes aussi ! La seule critique qui émane de certains observateurs, c'est que, dans certains cas, l'immigration est utilisée au Canada et ailleurs pour assurer des tâches ponctuelles, saisonnières, par exemple, qui n'offrent pas beaucoup de perspectives. Mais cela a toujours été le cas. J'ai grandi dans une ferme à Guelph, dans le sud-ouest de l'Ontario, et je voyais déjà des ouvriers des Caraïbes qui venaient pour la récolte du tabac, notamment. Certaines politiques d'immigration pourraient néanmoins être revues, du fait qu'elles incitent à la Gig economy [NDLR : économie des petits boulots] plutôt qu'à des emplois stables.

Vous ne voyez donc que des avantages...

Les exemples des bienfaits de l'immigration abondent, en effet. Dans les années 1930, les Etats-Unis ont renvoyé de nombreux Mexicains de l'autre côté de la frontière et provoqué ainsi un appauvrissement notable des petites villes côté américain. Après la Seconde Guerre mondiale, les nombreuses migrations ont donné lieu à des bénéfices vérifiés pour les territoires les plus accueillants. De même en France, lors de l'arrivée des pieds-noirs, ou plus récemment, en Israël, qui a connu un afflux colossal de migrants russes. Dans tous les cas, ces arrivées n'ont pas eu d'impacts négatifs sur les salaires. Par ailleurs, davantage de population à un endroit donné et des villes plus grandes, en particulier, ont favorisé l'accroissement de la richesse et dynamisé l'économie. Tout cela pour dire que le Canada bénéficie largement, et à long terme, de ces arrivées.

Les universités canadiennes regorgent de talents d'origine étrangère, quel que soit le domaine

Ce sont donc ces nouveaux talents qui irriguent l'économie canadienne ?

Oui ! Il n'y a qu'à observer le nombre de brevets déposés par des scientifiques qui ont immigré ! D'ailleurs, les universités canadiennes, moins élitistes que certaines institutions prestigieuses américaines ­- très petites en fait - ­, sans parler des grandes écoles françaises, encore plus fermées, regorgent de ces talents d'origine étrangère, quel que soit le domaine. La porte leur est ouverte, de même qu'aux étudiants locaux venant de classes sociales moins avantagées, et tous apportent un sang neuf.

Vous dites que l'afflux d'immigrants ne pèse pas sur les salaires, contrairement à certaines idées reçues...

En effet, l'idée qu'un large flot d'immigrants dans une économie fasse baisser les salaires sur place n'est pas avérée. Mes recherches sur le terrain, dont celles que j'ai menées en 1989 en Floride après l'arrivée, entre 1980 et 1985, de quelque 125 000 Cubains qui avaient embarqué au port de Mariel pour rejoindre Miami ­ montrent que des milliers de personnes arrivant d'un seul coup n'ont pas de réelle incidence sur le taux de chômage ni sur la structure des salaires. Pourtant, dans ce cas précis, les nouveaux arrivants, dont un grand nombre sans qualification et ne parlant pas l'anglais, représentaient 7% de la main-d'oeuvre locale. Mieux, cet afflux n'a eu que très peu d'impact négatif, à l'époque, sur les salaires des autres travailleurs non qualifiés, cubains ou afro-américains, à Miami.

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Cette étude, qui allait à contre-courant des idées conventionnelles, a fait du bruit ! On m'a pris pour un fou ou, tout au moins, pour un économiste passablement hétérodoxe ! Même chose lorsque j'ai fait des recherches avec Alan Krueger, professeur d'économie à Princeton, publiées en 1993, sur l'augmentation du salaire minimum, et montré qu'à l'inverse des modèles d'évaluation classiques, cela n'augmente pas nécessairement le chômage et contribue même à le réduire...

Les immigrants sont-ils aussi l'une des clefs de l'esprit d'entreprise canadien ?

Je lance justement un projet d'étude sur l'esprit d'entreprise au Canada et l'immigration. Je ne peux pas dire à l'avance quels seront les résultats, bien entendu, mais je pense que l'on verra combien les immigrants contribuent au dynamisme de l'entrepreneuriat et par conséquent au développement économique. Vous me direz que certains immigrants montent une entreprise parce qu'ils ont du mal à trouver un emploi au Canada... C'est possible. Mais, entre les étudiants très talentueux qui arrivent de l'étranger dans les universités, innovent et lancent leur affaire, et les autres immigrants, sans doute moins qualifiés, qui font de même, le Canada bénéficie d'un large vivier de personnes qui veulent réussir. Dans tous les cas, cela a beaucoup de valeur, dynamise l'économie et crée des emplois.

Selon les statistiques, le Canada affiche une mobilité sociale parmi les plus élevées au monde, est-ce là aussi une perspective intéressante pour certains immigrants ?

En fait, il y a peu de recherche sur cette question, mais effectivement, selon les données actuelles, le Canada fait partie, avec le nord de l'Europe, des pays où la mobilité sociale est la plus forte, alors qu'elle est moindre aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, par exemple. Et typiquement, au Canada, cette mobilité touche les immigrants, et en particulier les réfugiés, notamment la deuxième génération. Les enfants d'immigrants et de réfugiés réussissent mieux au Canada qu'en France ou même dans les pays du nord de l'Europe. C'est également vrai pour les descendants de Hongrois venus dans le pays après la révolte de 1956 contre le régime communiste, de Tchèques après le Printemps de Prague en 1968, d'Indiens expulsés d'Ouganda au début des années 1970, de boat people vietnamiens après 1975, et de bien d'autres. C'est un avantage considérable pour le Canada. Je suppose que la résilience extrême dont ces gens ont dû faire preuve et leur arrivée en groupe, souvent, sont à l'origine de ce succès. D'ailleurs, j'espère que le pays va accueillir, comme il le fait déjà, le plus grand nombre possible d'Ukrainiens, surtout si la situation ne s'améliore pas, car il en tirera un énorme bénéfice à terme, du fait, précisément, de la détermination dont ils font preuve actuellement.

Cette mobilité permet-elle aussi à la société canadienne d'avoir une certaine cohésion, une certaine paix sociale ?

Oui, on peut le dire. Mais attention, tout est relatif ! Il suffit de penser aux camionneurs qui ont bloqué Ottawa cet hiver pendant plusieurs semaines pour se rendre compte que certains citoyens, influencés par un état d'esprit venu des Etats-Unis que je qualifierais de "trumpiste", totalement centrés sur eux-mêmes et se moquant des autres, sont présents et actifs au Canada ! La seule chose que nous pouvons faire, c'est de nous assurer que ce groupe reste limité et n'exerce pas trop d'influence. Je pense d'ailleurs que la société canadienne remporte un certain succès dans la gestion de toutes les différences présentes au sein de sa population. Le nombre d'immigrants par habitant est l'un des plus élevés au monde et des plus divers, que ce soit en termes de pays d'origine, de langue, de religion ou de culture. Or la société canadienne réussit quand même à maintenir une certaine harmonie. C'est un effort de tous les jours, certes, puisqu'il s'agit à la fois de "faire société" et d'accepter les différences, mais je crois qu'il y a moins de craintes qu'ailleurs à l'idée que les immigrants vont voler le travail des natifs, "piller" les ressources du pays et profiter des avantages sociaux offerts. Sans doute parce que le Canada dispose d'immenses richesses, naturelles et humaines.