"Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés", dit-on. Les médecins ne sont guère mieux lotis dès qu'il s'agit de leur propre santé. C'est en partageant sandwichs et confidences à l'heure du déjeuner avec des confrères que le docteur Lapierre, membre du Collège des médecins - l'ordre professionnel québécois - prend conscience de leur isolement et de leur solitude. En 1990, il crée le Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ). Avec un budget de fonctionnement annuel d'un peu moins de 3 millions de dollars* assuré par des subventions et des dons, cet organisme à but non lucratif met à la disposition exclusive des praticiens le soutien de leurs pairs. Un service gratuit et assuré en toute confidentialité.

LIRE AUSSI : Au Canada, les médecins prescrivent aussi des "bains de nature"

"Oser avouer sa vulnérabilité quand on est soi-même un soignant, cela a longtemps été un tabou, même si cela commence à changer avec les nouvelles générations", explique Nicolas Ledoux, directeur général du PAMQ, en faisant visiter ses locaux montréalais. Deux salles d'attente afin de s'assurer que personne ne croise un confrère connu, des photos apaisantes de vertes forêts dans le couloir sur lequel s'ouvrent les salles de consultation... "Nous mettons un soin particulier à ne ressembler en rien à un hôpital", poursuit-il. D'ailleurs, on ne parle pas de patients ici, mais de clients, pris en charge par les 18 médecins-conseils de la structure.

Une véritable écoute

"Les motifs pour lesquels ces professionnels en souffrance font appel à nous sont très divers", raconte le docteur Marie-Chantal Brien, directrice de l'intervention, de la prévention et de la recherche au sein du PAMQ. "Surcharge de travail, épuisement professionnel, besoin d'aide psychologique, risque suicidaire, abus de substances toxiques, énumère-t-elle, mais nous répondons aussi à des enjeux personnels ou familiaux, comme des difficultés conjugales, financières ou des départs à la retraite mal vécus." Les médecins-conseils ne délivrent aucun traitement. Ils écoutent, évaluent, suggèrent et accompagnent. Une heure, dix jours ou plusieurs années. "Nous aiguillons vers d'autres professionnels, mais parfois le simple fait de trouver une écoute permet de faire retomber la pression", explique Marie-Chantal Brien.

LIRE AUSSI : "Ici, la qualité de vie est incomparable" : ces Français qui décident de vivre au Canada

Marie-Claude Miron, radiologue pédiatrique à Montréal, a décroché son téléphone pour faire appel au PAMQ, en décembre 2016, le jour du suicide de son conjoint, un éminent médecin spécialisé en maltraitance infantile. "J'étais anéantie. Je n'avais plus qu'une idée en tête, qu'on prenne soin de moi, je savais que je ne m'en sortirais pas seule." La médecin-conseil qui la prend en charge organise en 24 heures un parcours thérapeutique avec psychologue et psychiatre. Une aide d'urgence, apportée avec empathie, sans jugement. "C'est ce qui m'a permis de reprendre ma route", assure aujourd'hui Marie-Claude Miron, qui à son tour, épaulée par le programme, a créé au sein de son propre hôpital une cellule de "premiers soins psychologiques" à l'intention des médecins en détresse.

Pendant la période 2020-2021, contrecoup évident des vagues de Covid, 2062 praticiens, sur les 25 000 que compte le Québec, ont fait appel au PAMQ, soit près de 30% de plus que l'année précédente. Mais quel que soit le contexte, Nicolas Ledoux reste convaincu qu'un soignant en mauvaise santé affecte ses malades. "Prendre soin des médecins, c'est donc aussi prendre soin de leurs patients", avance-t-il pour décrire les bienfaits du programme. L'expérience commence à essaimer : un partenariat vient d'être conclu en France avec le groupe Pasteur Mutualité, qui s'est inspiré de l'exemple québécois pour la Villa M.

* 1$CAD = 0,74¤