Quels impacts la pandémie et l'expérience inédite du confinement auront-elles sur nos villes, notre santé, notre industrie ? Après cette douloureuse séquence, changerons-nous réellement notre façon de nous alimenter, de nous déplacer, de travailler ? Cet "après", L'Express a voulu l'esquisser à travers une série d'entretiens avec des économistes, des experts, des patrons d'horizons divers. Chacun d'eux a accepté de se livrer à cet exercice de prospective sur une thématique spécifique. Loin des envolées lyriques que nous avons pu lire ici ou là ces dernières semaines. Mais au contraire, avec le souci de coller au plus près des réalités concrètes, en éclairant les enjeux économiques et sociétaux qui seront au coeur du plan de relance.

La crise des gilets jaunes est passée par là et le tabou s'est installé: plus personne n'ose parler de prix du carbone et de son éventuelle taxation. Les 150 membres de la convention citoyenne ont même soigneusement évité le sujet tellement il est inflammable. Fervent défenseur d'une transition énergétique massive et rapide, Christian Gollier, directeur de la Toulouse School of Economics met les pieds dans le plat et plaide pour une véritable taxation du CO2... A condition que cette manne serve à dédommager les ménages les plus modestes. Une proposition et une voix qui comptent alors que cet économiste fait partie de la commission d'experts mise en place fin mai par Emmanuel Macron pour éclairer les grands défis économiques de demain. C'est lui, notamment, qui tiendra la plume de la partie consacrée au climat.

La crise du Covid-19 va-t-elle rabattre l'omnipotence de l'homme moderne face au destin de sa civilisation ? La prise de conscience de notre fragilité collective permettra-t-elle une remise en question de notre politique climatique, bien mal engagée depuis trois décennies de reculade, d'attentisme et de dilettantisme des politiques et des opinions publiques ? C'est notre responsabilité individuelle envers les générations futures qui est ici engagée.

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Un attentat au pouvoir d'achat. Nos responsables politiques sont dans une position peu enviable, alors que l'opinion publique exige une révolution verte résolue, mais continue à croire en cette utopie d'une transition écologique heureuse, pourvoyeuse de millions d'emplois bien payés, de réduction de la facture d'énergie et d'une symbiose retrouvée avec la nature. En réalité, remplacer rapidement nos trois énergies fossiles par des énergies renouvelables non nucléaires va coûter très cher. C'est un attentat au pouvoir d'achat, un choc pétrolier permanent auto infligé. Sans trop le savoir, les Français paient déjà plus de 10 milliards par an, via leurs impôts et dans leurs factures d'électricité, pour couvrir les investissements renouvelables du passé, en forte croissance. C'est plus que les 9 milliards de revenus en 2018 de la taxe carbone à 45 ¤/t CO2 bloquée par les gilets jaunes.

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Bienheureux les ménages français qui, en 2010, ont signé avec l'Etat un contrat de revente de leur électricité photovoltaïque jusqu'en 2030 au tarif "imbattable" de 60 centimes le kWh. Il faut savoir que le kWh européen coûte en moyenne 7 centimes à produire, et qu'il émet 400 grammes de CO2. Ainsi, nous avons accepté de payer un surcoût de 53 centimes pour favoriser cette filière moins polluante, ce qui revient à 1350 euros par tonne de CO2 évitée.

Au même moment, les pays européens à l'Est du continent continuent à produire leur électricité avec du charbon, alors que la bascule vers le gaz naturel n'induirait qu'un surcoût de 35 euros par tonne de CO2 évitée. En France, la multitude de micropolitiques climatiques - du bonus-malus automobile aux normes d'isolation thermique - fait supporter aux consommateurs des surcoûts très variables. L'acceptabilité sociale de notre politique climatique nécessite aujourd'hui de satisfaire une double exigence : être la moins attentatoire au pouvoir d'achat, et ne pas augmenter les inégalités sociales.

Assumer enfin un prix du carbone élevé. Il existe un solide consensus parmi les économistes pour rationaliser notre politique climatique en imposant le principe pollueur-payeur. Imposons donc à tous les acteurs, consommateurs et producteurs, un prix unique du carbone à un niveau compatible avec l'ambition climatique que nos institutions démocratiques françaises et européennes se sont fixé. S'il devait, par exemple, être établi à 100 euros par tonne, cela conduirait chacun à réaliser tous les efforts de réduction de ses émissions qui lui coûtent moins que 100 euros par tonne, et seulement ceux-là.

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Une taxe carbone sans exemption permet donc d'atteindre l'objectif climatique pour un impact le plus faible possible sur le pouvoir d'achat, et ceci en totale transparence et avec une intervention minimale de l'Etat. Mais en Europe, les ménages plus modestes consacrent une part plus importante de leur revenu pour financer leur consommation d'énergie.

Ceci implique que toute politique climatique qui tend à augmenter le prix de l'énergie a tendance à accroître les inégalités sociales. Mais un avantage important de la taxe carbone par rapport à d'autres stratégies (par exemple en obligeant les producteurs à basculer sur les renouvelables) est d'offrir une recette fiscale qui peut être utilisée pour contrer cet effet négatif, en "dédommageant" les ménages les plus modestes avec un "chèque vert" bien calibré.

Une relance verte keynésienne. Il faudrait compléter cette taxe carbone par certaines interventions publiques, comme un plan massif d'investissements dans les infrastructures, des subventions à la recherche, ainsi que par la mise en oeuvre des propositions des 150 membres de la convention qui seront retenues par le législateur.

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Cette relance keynésienne verte financée par un endettement commun des pays de l'UE est certainement bienvenue en cette période de crise. Hélas, les chefs d'Etat européens ont décidé d'abandonner l'essentiel du pacte vert pour éviter le veto des pays charbonniers au sommet de Bruxelles, dont un prix du carbone plancher et son mécanisme compensatoire pour ses perdants (fonds de transition juste). Les optimistes invoquent toujours la possibilité de faire financer le remboursement de cette dette commune par des ressources nouvelles, dont la tarification du carbone en Europe et à ses frontières pourrait être la clef. Les débats s'annoncent acharnés.

En confinant au printemps, nous avons accepté un énorme coût économique et social pour sauver des vies humaines. Le plan de sortie de crise nous oblige à en faire autant pour les générations futures. Cela passe par une taxe carbone, unique et sans exemption, croissante dans le temps, avec une compensation des ménages modestes.