Quels impacts la pandémie et l'expérience inédite du confinement auront-elles sur nos villes, notre santé, notre industrie ? Après cette douloureuse séquence, changerons-nous réellement notre façon de nous alimenter, de nous déplacer, de travailler ? Cet "après", L'Express a voulu l'esquisser à travers une série d'entretiens avec des économistes, des experts, des patrons d'horizons divers. Chacun d'eux a accepté de se livrer à cet exercice de prospective sur une thématique spécifique. Loin des envolées lyriques que nous avons pu lire ici ou là ces dernières semaines. Mais au contraire, avec le souci de coller au plus près des réalités concrètes, en éclairant les enjeux économiques et sociétaux qui seront au coeur du plan de relance.

Cédric Villani connaît bien le monde des géants d'Internet. Le mathématicien - récompensé par la médaille Fields -, désormais député rattaché au groupe Ecologie, Démocratie, Solidarité, a rendu un rapport en 2018 sur l'intelligence artificielle . Il a auditionné pour l'occasion des sommités de Google, de Facebook, de Microsoft...

"Dans l'Europe du numérique, nous devons viser plus de souplesse, plus d'ambition, plus de confiance"

Les limites du "solutionnisme technologique" "Souples et réactifs, les Gafam se sont très vite adaptés aux conditions actuelles, et certains d'entre eux tirent même avantage de la situation pour grossir, comme Amazon grâce à la livraison de biens à domicile. D'autres ont dû rapidement augmenter leurs capacités de stockage et leurs équipements en serveurs pour faire face à cet afflux de connexion du monde entier. Cette explosion des besoins en connectivité et en communication des foyers - pour travailler ou se distraire à la maison - a profité aussi à d'autres acteurs, comme Zoom, dans la visioconférence, ou Netflix, dans la vidéo à la demande.

Mais ce ne sont pas eux qui vont nous sauver de la crise actuelle, qui a remis sur le devant de la scène la notion de souveraineté dans de nombreux domaines : la santé, l'éducation, la sécurité, l'agroalimentaire. Il se trouve que les acteurs du numérique sont incapables de gérer ces questions et, même si leurs outils sont fort utiles, leur apport sanitaire est minime en comparaison de celui des hôpitaux, des infirmiers, des laboratoires de recherche, des groupes pharmaceutiques... Le "solutionnisme" technologique incarné par ces géants ne remplace pas l'entraide et la recherche. Leur action la plus importante aujourd'hui est d'ailleurs peut-être la mise à disposition de leurs puissances de stockage et de calcul au service de la recherche."

LIRE AUSSI >> Entre Macron et Villani, le grand malentendu

L'Europe face à la menace d'une "cybercolonisation" "Après cette étape, il va être beaucoup plus compliqué d'attaquer les géants de la tech, en s'en prenant à leur position dominante, c'est certain. Surtout, afin de relancer leur activité, les Etats-Unis comme la Chine vont devoir s'appuyer sur leurs champions nationaux. Hors de question dans ces conditions de les affaiblir à l'aube de cette relance et d'un affrontement économique majeur entre ces deux puissances. Dans ces conditions, j'observe et je regrette l'incapacité de l'Europe de faire émerger ses propres solutions. A l'Assemblée nationale, nous nous reposons sur Zoom pour nos visioconférences, échangeons des messages sur Gmail ou Telegram, et mon équipe utilise le calendrier Google pour organiser mon emploi du temps. L'Europe, menacée de "cybercolonisation", a un mal fou à faire émerger des solutions numériques d'usage courant.

En cette période de pandémie, nous ressentons de façon encore plus forte notre trop grande dépendance aux outils américains. La notion de souveraineté, y compris numérique, fait un retour en force, mais l'avenir passe par une souveraineté européenne : en matière de numérique, c'est l'échelle pertinente. Je milite pour la création d'un Buy European Act, à l'exemple de ce que pratiquent les Etats-Unis depuis des décennies. Inciter les institutions et les grandes entreprises à se fournir davantage en Europe est une mesure protectionniste, mais il ne faut pas être naïf : la Chine et les Etats-Unis ont cette pratique aussi...

J'insiste surtout sur le fait que la balle est dans notre camp : dans l'Europe du numérique, nous devons viser plus de souplesse, plus d'ambition, plus de confiance. Des centaines de milliards d'euros vont être injectées dans l'économie pour relancer la machine. Nous avons une occasion unique d'investir massivement dans des domaines clefs, comme l'éducation, la recherche et l'écologie, mais aussi dans nos infrastructures numériques... C'est le moment ou jamais de se fixer des priorités et de reprendre la main."