Je serais mal placé pour dire ce que représente, pour les Ukrainiens d'aujourd'hui, Taras Chevtchenko. Parce que je lis très mal l'ukrainien et je n'ai lu Chevtchenko que dans des traductions russes (au demeurant, me semble-t-il, souvent remarquables). J'ai pourtant l'impression qu'il n'y a pas un Ukrainien, aujourd'hui encore, qui ne connaisse par coeur au moins un poème, ou quelques vers de Chevtchenko - et tous, évidemment, l'ont étudié à l'école. Et puis, j'en suis sûr, il n'y a pas, je crois, un seul Ukrainien qui, pensant à Chevtchenko, ne se sente pas touché au coeur.
Et il ne s'agit pas seulement de dire qu'il est un poète national - que c'est son nom qui vous vient aux lèvres quand on parle de poésie ukrainienne, tant pour sa vie que pour son oeuvre, parce qu'il a écrit dans absolument tous les genres de la littérature, depuis la chanson populaire jusqu'à l'épopée, et des poèmes lyriques aux poèmes civiques, politiques, aux chants de révolte nationale. C'est-à-dire qu'avec Taras Chevtchenko, la littérature ukrainienne et, plus justement encore, la langue ukrainienne, ont acquis une grandeur, une résonance universelles, quand bien même cette résonance est trop longtemps restée confinée à l'intérieur des frontières d'un pays qui n'a acquis un statut d'Etat qu'à partir de 1991.
Une force vitale exceptionnelle
Taras Chevtchenko est né esclave dans un pays qui n'existait pas. Tout jeune adolescent, il est le valet de pied d'un grand aristocrate russe. Cet aristocrate remarque que l'enfant qui lui cire ses bottes est d'une intelligence rare et doué pour le dessin. Son maître, de passage à Pétersbourg, accepte de le laisser faire des études artistiques, il entre à la prestigieuse Académie des Beaux-Arts, devient l'élève préféré du grand peintre Karl Brioullov. Et c'est la vente aux enchères d'un tableau de Brioullov qui permettra de le racheter à son maître, c'est-à-dire de faire de lui un homme libre. Cela, tout le monde le sait, et ce que les gens retiennent de cette enfance, ce n'est pas seulement qu'il vient du peuple, qu'il a connu la misère, la violence, mais qu'il connaît la vie ukrainienne de l'intérieur, et qu'il la représente. Ses tableaux, ses dessins sont une image du peuple ukrainien de son temps. De son adolescence et de sa jeunesse on garde son incroyable énergie, sa force vitale réellement sans exemple.
Il est comme une incarnation de la liberté, et pourtant, libre, il ne l'aura été que très peu de temps. Parce que, très vite, après avoir écrit des poèmes satiriques et indignés contre le pouvoir tsariste, il est arrêté, emprisonné et il va passer plus de dix ans comme simple soldat, au fin fond de la Russie, interdit de rentrer en Ukraine. Plus encore : le tsar Nicolas a émis à son encontre un ordre spécial : non seulement il devait vivre la vie de bagnard et d'humiliation de tous les autres soldats de ligne de l'armée russe mais, en plus, ses officiers devaient spécialement veiller à ce qu'on lui interdise d'écrire et de dessiner. Si Nicolas Ier, empereur de "toutes les Russies", voulait personnellement briser ce fils d'esclave, ce n'était pas seulement parce qu'il avait protesté contre la violence du pouvoir impérial, mais qu'il l'avait fait en ukrainien et, plus encore, parce qu'il avait écrit, en ukrainien, des appels à la renaissance de la nation ukrainienne alors que l'usage même de cette langue était proscrit dans la presse et l'édition.
L'image du résistant au rouleau compresseur russe
L'Empire russe, particulièrement à partir de Nicolas Ier, a été une machine à broyer les peuples qui se sont trouvés sous sa domination. Et, là encore, malgré les épreuves, qui allaient le faire mourir à 47 ans, il a continué d'écrire, clandestinement, dans quatre petits carnets (préservés et montrés au musée Chevtchenko de Kiev). Ces petits carnets, ils sont une autre image de l'Ukraine face à la Russie : de toutes petites choses, on pourrait croire (Chevtchenko, des années durant, les cachait dans ses bottes), mais des marques d'un esprit indomptable, comme celui, aujourd'hui de la nation qui, tout entière, à travers quelles épreuves, résiste au rouleau compresseur de celui qui se veut l'héritier, pour ne pas dire la réincarnation, de Nicolas Ier, Poutine.
Traducteur et poète, André Markowiz vient de signer l'avant-propos du recueil de poésie Taras Chevtchenko Notre âme ne peut pas mourir (éditions Seghers) et de publier Et si l'Ukraine libérait la Russie ? (Seuil Libelle).
Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.
