Il arrive que des personnages de romans ou de récits se rebellent. Généralement, ils sont de chair et d'os, y apparaissent nommément, s'estiment maltraités et se révèlent procéduriers. Yann Moix, Pierre Jourde, Christine Angot, Edouard Louis en ont fait les frais ces dernières années et le souvenir ne leur en est pas agréable. Etrangement, les personnages de pure fiction, dont la popularité a métamorphosé le nom propre en nom commun, gardent leur colère pour eux lorsqu'on leur fait de mauvaises manières. Pourtant, les occasions ne leur manquent pas de se rebiffer, en politique notamment. On se souvient de la hargne avec laquelle Nicolas Sarkozy avait poursuivi cette pauvre princesse de Clèves dans des interventions publiques entre 2006 et 2008, confessant plus tard avoir "souffert sur elle".

Entendez que son professeur du cours privé Saint-Louis de Monceau avait été assez sadique pour lui faire apprendre par coeur le magnifique roman de Mme de Lafayette, long il est vrai de plusieurs centaines de pages. Il en fut si traumatisé que par trois fois, ministre, candidat aux élections puis président de la République, il ridiculisa l'exquise héroïne au motif qu'elle figurait au programme de l'oral du concours d'attaché d'administration. Au scandale succéda une polémique bien française. Nul ne songea à déposer ne fût-ce qu'une main courante contre l'effronté qui avait ainsi attenté à la vertu littéraire de Madame de Clèves, mais il s'en fallut de peu.

On croyait ces temps révolus. Or voici que Vincent Lindon vient de s'y mettre à son tour en instrumentalisant à des fins politiques l'imposante stature de Jean Valjean, "le" héros des Misérables, incarnation de la bonté universelle et de la capacité à s'améliorer que possède chaque être humain.

"Une subvention Cosette ?"

Dans un appel diffusé par Mediapart, longue et grave réflexion lue face caméra chez lui sur ce que la pandémie révèle du mal français, du dénuement sanitaire aux mensonges gouvernementaux, l'acteur déplore à hauteur de citoyen : "Comment ce pays si riche... Comment a-t-on pu en arriver là ?" Un réquisitoire en règle mais accompagné de solutions. Notamment celle-ci : "Une contribution exceptionnelle, baptisée "Jean Valjean", conçue comme une forme d'assistance à personnes en danger, financée par les patrimoines français de plus de 10 millions d'euros, sans acrobaties, à travers une taxe progressive de 1% à 5%, avec une franchise pour les premiers 10 millions d'euros." Relayé, loué, critiqué, contesté, l'appel fut âprement commenté. Mais, au-delà du débat sur la légitimité de l'acteur à s'exprimer en dehors de son champ de compétence et de la pertinence de ses propositions, les critiques se cristallisèrent de tous côtés sur la créature de Victor Hugo.

A droite, la chroniqueuse du Figaro Eugénie Bastié ne le rata pas : "Et pourquoi pas une prime"Javert" pour les policiers ayant bien verbalisé pendant le confinement ? Une subvention Cosette ? Un impôt Thénardier ?" A l'extrême gauche, sur le site d'analyses politiques et philosophiques Lundi matin, le comédien Antoine Herbulot répondait directement à l'acteur par une longue lettre. Mais si la mise en pièces de ses propositions s'appuyait sur des références à Alain Damasio, Jacques Brel, Virginie Despentes, Céline Dion et Robin des Bois, elle n'en était pas moins intitulée : "Votre Jean Valjean est une humiliation pour Gavroche". A la veille du déconfinement, en détournant un mythe bien trop grand pour lui au profit de sa si légère démonstration, Vincent Lindon nous a fait quitter la Peste pour une récupération des Misérables, et le souci de la santé pour celui de l'économie.

Avis aux manipulateurs de Bardamu

Un comble que cet attentat contre la littérature sous ce patronyme qui oblige, l'acteur étant le neveu de Jérôme Lindon qui fut longtemps le grand éditeur de Minuit. Péguy serait encore des nôtres qu'il déplorerait probablement cette dégradation d'une mystique en politique.

Il faudrait désormais veiller à ce que les personnages de fiction, ainsi empruntés à l'imaginaire de quelques écrivains de génie, viennent réclamer des comptes à ceux qui en mésusent. Ou à défaut leurs ayants droit. En l'espèce : nous, le peuple universel des lecteurs auxquels appartient cette famille de papier qui nous a tant fait rêver, aimer, espérer, pleurer. Qu'ils prennent leurs dispositions, nous les représenterons. Avis à tous les manipulateurs de Bardamu, Charles Swann, Eugène Lantier, Julien Sorel, Arsène Lupin et autres. N'y touchez pas ! Sinon... De quoi égayer un peu nos tribunaux. La "jurisprudence Jean Valjean" est en marche et rien ne l'arrêtera !