(Article initialement publié le 15 septembre 2015)

Une vie sur scène ou presque, à célébrer la chanson française à travers le monde. Charles Aznavour est mort à 94 ans, a annoncé son entourage ce lundi. Il revenait d'une tournée au Japon, après avoir été contraint d'annuler des concerts cet été en raison d'une fracture du bras après une chute. L'Express vous propose de revisiter le musée imaginaire de cet artiste qui a marqué la France.

Aux murs des Editions Raoul Breton, qu'il a rachetées en 1992, il y a des affiches de Charles Trenet, de Bernard Dimey ou d'Edith Piaff - oui, avec deux f, une curiosité qui le fait bien rigoler. L'infatigable Charles Aznavour, "l'artiste de variété du siècle", selon CNN et Time Magazine, l'interprète de La Bohème, La Mamma, Comme ils disent et de 1200 autres chansons, pose son téléphone et ses lunettes près d'un verre d'eau auquel il ne touchera pas.

"Je suis en pleine forme, s'exclame-t-il, mais tellement écorché par le sort des migrants." L'idée de construire son musée imaginaire - il en a déjà un vrai à son nom - l'amuse et réveille des souvenirs, qu'il enveloppe d'affection. Car Charles aime les mots.

C

"Ils sont trois à m'avoir tout appris: Charles Trenet, Maurice Chevalier et Edith Piaf. Chacun pour des raisons différentes. Charles Trenet, car il a montré qu'une grande chanson s'imaginait comme le texte d'un écrivain. Il a aussi apporté un rythme et une folie. Mon père, qui était musicien, a senti immédiatement que Y'a d'la joie ferait le tour du monde. Quand j'ai écrit Trenetement [1994], Charles a accepté d'en composer la musique.

Maurice Chevalier, pour sa carrière et le courage qu'il a eu d'apporter sa fantaisie aux Etats-Unis, un pays qui avait la sienne propre. Et Edith Piaf pour l'âme et le coeur. C'était madame blues. Elle est encore plus immense morte que vivante. J'ai toujours dit à la presse anglaise que les meilleurs textes de chanson étaient français, et non anglo-saxons ou autre - je ne parle pas de la musique. Rien ne peut rivaliser avec Avec le temps, de Léo Ferré."

Peinture:

Le Moulin Rouge, La Goulue and Valentin le Desossé, par Henri de Toulouse-Lautrec
Paris, France --- The Moulin Rouge, La Goulue (Louise Weber, 1866-1929) and Valentin le Desosse (Edme Etienne Jules Renaudin, 1843-1907). Charcoal sketch heightened with colors. Drawing by Henri de Toulouse Lautrec (1864-1901), 1891. 1,54 x 1,18m. Toulouse Lautrec Museum, Albi, France --- Image by © Leemage/Corbis

Le Moulin Rouge, La Goulue and Valentin le Desossé, par Henri de Toulouse-Lautrec Paris, France --- The Moulin Rouge, La Goulue (Louise Weber, 1866-1929) and Valentin le Desosse (Edme Etienne Jules Renaudin, 1843-1907). Charcoal sketch heightened with colors. Drawing by Henri de Toulouse Lautrec (1864-1901), 1891. 1,54 x 1,18m. Toulouse Lautrec Museum, Albi, France --- Image by © Leemage/Corbis

© / Leemage/Corbis

"J'ai été un grand collectionneur. J'avais des tableaux de Rouault, de Chagall que j'ai revendus lorsque j'ai eu mes ennuis [fiscaux]. Et puis il y a eu Picasso, Soulages, Dali... Lors d'une vente aux enchères, il y a une vingtaine d'années, une affiche représentant Napoléon sur son cheval m'a particulièrement attirée : elle était signée Lautrec, je l'ai achetée. Lautrec est entré dans ma vie. On m'a demandé plus tard d'écrire quelque chose autour du Moulin-Rouge, mais sans Lautrec, impossible. Ma première comédie musicale, Lautrec, a été jouée à Londres [2000]. Le peintre et l'affichiste étaient imposants, le personnage très intéressant, d'une vulgarité contrôlée, qu'il voulait populaire."

Télévision: C dans l'air

"Je ne rate jamais C dans l'air (France 5), l'émission d'Yves Calvi, instructive, intelligente, avec des chroniqueurs et des invités de tous bords politiques qui disent des choses sensées. Pourquoi les gens en haut ne s'en inspirent-ils pas? Au départ, j'avais des idées de gauche; la jeunesse ne peut être que de gauche puisqu'elle veut tout bousculer. Quand l'Arménie est devenue soviétique, je me suis rapproché du Parti communiste. La vérité est apparue, ça a été fini. Même si j'ai voté Nicolas Sarkozy à la dernière présidentielle, lorsque François Hollande est devenu le président de tous les Français, il est devenu le mien. Je suis hollandais le temps de sa présidence. Un artiste ne doit pas utiliser son pouvoir sur le public. Il faut être raisonnable. Yves Montand nous a dit tant de bien de l'URSS..."

Littérature:

The 2014 Nobel Literature laureate France's Patrick Modiano, addresses the traditional Nobel Prize banquet at the Stockholm City Hall on December 10, 2014 following the Nobel Prize award ceremonies for Medicine, Physics, Chemistry, Literature and Economic Sciences. AFP PHOTO/JONATHAN NACKSTRAND

The 2014 Nobel Literature laureate France's Patrick Modiano, addresses the traditional Nobel Prize banquet at the Stockholm City Hall on December 10, 2014 following the Nobel Prize award ceremonies for Medicine, Physics, Chemistry, Literature and Economic Sciences. AFP PHOTO/JONATHAN NACKSTRAND

© / AFP PHOTO/JONATHAN NACKSTRAND

"Ma bibliothèque court de Molière à Guitry et Simenon en passant par Hugo ou La Fontaine. Et Céline, qui a eu énormément d'influence sur mon écriture. Je me suis senti plus libre après l'avoir lu. Prévert a été aussi une gifle fantastique. Jusque-là, je n'aimais que les poésies en rimes. Lui a sorti la chanson de son cadre fleur bleue et l'a amenée vers plus de philosophie. D'ailleurs, Brassens est parti de là.

Moi qui n'ai pas fait mes classes, j'ai osé demander à Cocteau une liste de livres à lire, et une heure après, il m'en recommandait vingt-cinq. J'ai demandé la même chose à des amis cultivés. A l'époque, je parlais peu, mais - et c'est ma plus belle vertu - j'écoutais beaucoup. Quand j'ai découvert Patrick Modiano, à ses débuts, j'ai su qu'il était fait pour moi. Son univers est celui de la rue, c'est le mien, celui du poète Jehan-Rictus [1867-1933]. Le langage de Modiano ne me surprend pas; c'est la manière dont il le propose qui est magnifique. Quand je lis Du plus loin de l'oubli, j'entre vraiment avec lui gare Saint-Lazare."

Les dictionnaires

"Ce sont mes livres préférés: le Larousse, le Robert, le Littré et aussi le dictionnaire des synonymes. Ce qui fait de nous des écrivains de chansons, pas des auteurs. Je ne me sers plus du dictionnaire de rimes, j'en invente parfois. Mes chansons ne sont jamais banales car j'utilise des mots que l'on n'emploie plus: mes vieux dicos français m'ont beaucoup aidé. J'achète aussi des dictionnaires franco-russe, franco- hébreu, franco-chinois pour le plaisir, et pour pouvoir dire quelque chose dans la langue du pays où je chante.

Tous les soirs, dans mon lit, j'apprends ainsi pendant une heure des mots étrangers ou je me repasse la traduction de mes chansons. Et, ensuite, je lis une heure. En venant, j'ai acheté un livre de conversation franco-turque. Je me refuse à chanter en Turquie, mais quand le génocide arménien sera reconnu, je donnerai un concert et je glisserai quelques mots en turc sur scène."

Photographie: Lucien Clergue

Lucien Clergue, photographié le 6 juillet 2004 à Arles

Lucien Clergue, photographié le 6 juillet 2004 à Arles

© / afp.com/Dominique Faget

"Les grands photographes français - Clergue, Doisneau, Cartier-Bresson -, on reconnaît leur style au premier regard. J'ai connu Lucien Clergue avec Cocteau. Il faisait des merveilles avec son petit appareil et savait capter l'inattendu. En regardant un cliché, on s'imagine ce qu'il y avait autour au moment de la prise. J'ai deux appareils photo: un pour mes voyages; un autre, plus léger, qui ne me quitte pas - il tient dans ma poche. Quand je voyais Piaf recevoir le Tout-Paris et le Tout-Hollywood dans sa loge, je trouvais ça chouette. Je me disais que, si cela m'arrivait un jour, j'immortaliserais ces moments. Maintenant, j'ai des dizaines de milliers de photos sur mon ordinateur: des anonymes, des paysages, Robert De Niro, Charlie Chaplin..."

Cinéma:

Hôtel du Nord, affiche

Hôtel du Nord, affiche

© / Le Reflet Médicis

"Mes 3 000 DVD traduisent ma passion du cinéma. Je les classe par metteurs en scène et, à la première place, figure l'intégrale Marcel Carné. En regardant ses films, Hôtel du Nord [photo], Les Portes de la nuit, Les Enfants du paradis, j'ai l'impression de rentrer à la maison. Après, il y a Hitchcock, Woody Allen, Kazan, Spielberg et les westerns. En général, j'aime le cinéma pour le cinéma; j'ai un rapport très enfantin avec lui. Par exemple, les films chinois avec les comédiens qui s'envolent et les combats de poignards m'émerveillent. J'attends que sorte un jour une collection sur le cinéma soviétique de propagande, qui me rappellerait mon enfance, quand j'allais au théâtre Pigalle avec mes parents, le dimanche matin, le sac plein de victuailles."

Salle de spectacle: Carnegie Hall

"Ne tirez pas sur le pianiste, de François Truffaut [1960], dans lequel j'avais un premier rôle, a été un grand succès aux Etats-Unis. Le film est resté vingt-deux semaines à l'affiche, dans la 42e Rue, et mon nom s'est chuchoté à New York. En 1963, je me suis produit au Carnegie Hall: la salle était si remplie que 400 spectateurs, en plus des 3000, étaient assis derrière moi sur scène. Certains étaient déçus car ils pensaient que j'étais pianiste. Les gens ne me parlaient que de Bardot et de De Gaulle. C'est là qu'un promoteur m'a repéré et programmé à Broadway.

J'ai chanté plusieurs fois au Carnegie Hall, qui est un lieu mythique. Je suis d'ailleurs le seul Français, je crois, à avoir enchaîné six récitals. Ce sont les Américains, notamment Mel Tormé et Frank Sinatra, qui m'ont appris l'art de la décontraction sur scène. Nous, les chanteurs français, sommes des nerveux: nous avons toujours l'impression que le ciel va nous tomber sur la tête, alors qu'il devrait nous tomber dans le coeur."

Le musée Aznavour

"Il a été inauguré en 2011, à Erevan, en Arménie, pays dont je suis l'ambassadeur à Genève. J'ai tenu à ce qu'il y ait une petite salle du musée consacrée aux jeunes artistes, pour qu'ils s'y produisent. Dans certaines pièces, on peut voir mes disques d'or, mes trophées, des affiches. Plus tard, je donnerai mes peintures de Carzou, la sculpture de Germaine Richier, La Tauromachie... Mais ni mes costumes ni mon bureau. Je laisse cela aux autres. C'est un musée Aznavour mais... j'ai toujours été un vagabond, et je le resterai. Même après."