Imazighen ! Vingt mille spectateurs scandent à l'infini ce cri de ralliement berbère : "Hommes libres !" Il est minuit passé sur l'immense place Al Amal d'Agadir (Maroc), et la foule cherche à retenir sur scène six musiciens drapés de turbans immaculés et de boubous lustrés. En cette chaude nuit de juillet, les Tinariwen électrisent le festival Timitar, dédié aux musiques berbères. Pour un soir, le vent du désert enveloppe la grande cité balnéaire du sud marocain. Guitares vibrantes, basse calquée sur le pas du chameau, les pionniers du "blues touareg" sont accueillis ici comme les Rois mages.
Propulsés au rang de stars internationales depuis une quinzaine d'années, les musiciens de Tinariwen ("déserts", en langue tamacheq) sont aussi les hérauts de la cause touareg. Ce peuple nomade, dont seuls les hommes se voilent le visage, lutte pour préserver une culture et un mode de vie façonnés par le Sahara. Dispersés depuis la période des indépendances entre cinq Etats - Algérie, Mali, Niger, Libye, Burkina -, les "hommes bleus" ont connu les sécheresses, la répression et, plus récemment, l'irruption de groupes djihadistes sur leur territoire... Tinariwen raconte la douleur de l'exil et la puissance de l'espoir, les braises de la rébellion et la douceur des nuits passées autour du feu, au campement. Ce frémissement de l'âme, entre nostalgie, solitude et vertige face à l'immensité désertique, s'appelle l'assouf. Grâce aux guitares amplifiées, il a trouvé son mode d'expression, mélange de blues, de rock et de musique traditionnelle touareg. Le leader du groupe, l'énigmatique Ibrahim ag Alhabib, a vécu, ces dernières décennies, la violence et les vexations imposées par les militaires maliens, l'exode vers la Libye, la lutte armée, puis la libération par la musique. La Fender Stratocaster a remplacé la Kalachnikov AK-47.
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Tinariwen reprend aujourd'hui la piste, avec un nouvel album, son neuvième : Amadjar (disponible le 6 septembre). Comme il se doit, le disque a été enregistré dans le désert. Fin octobre 2018, après s'être produit au Maroc, le groupe a roulé plein sud, en direction de la Mauritanie. Un périple de 2000 kilomètres entre Océan atlantique et Sahara, pour établir un campement à quelques encablures de Nouakchott, au milieu de nulle part. Pendant deux semaines, abrité du vent par une dune et devant un public de scorpions, Tinariwen a mis en boîte l'essentiel de l'album. Chaque soir, après le dîner et les trois thés rituels, sous une grande tente, Ibrahim, Abdallah, Eyadou, Alhassane, Elaga et Saïd branchaient les guitares et réveillaient les percussions.
Ce nouveau disque est plus apaisé
"Le désert est le seul endroit où nous nous sentons vraiment libres. La nature nous donne l'inspiration, la terre nous nourrit, explique Eyadou ag Leche, bassiste et compositeur. Là, on se sent forts, la magie arrive..." Deux ans après l'album Elwan (Les Eléphants), qui rapportait les mauvaises nouvelles frappant le Sahara et ses habitants, ce nouveau disque est plus apaisé. Plus contemplatif, sans être indolent. Amadjar signifie "l'étranger". "Chez nous, l'étranger, c'est d'abord l'invité. Qu'il ait marché quelques kilomètres ou qu'il arrive de l'autre bout de la terre, on lui doit l'hospitalité, poursuit Eyadou. "L'étranger est toujours le bienvenu, enchaîne Abdallah ag Alhousseiny, guitariste et chanteur, tandis qu'il prépare du thé sur la petite bouilloire électrique que le groupe emporte en tournée. "Lorsqu'un voyageur s'arrête près d'un campement, on l'invite sous la tente. On lui apporte une natte pour qu'il puisse s'allonger, de quoi boire et manger, poursuit-il. Après, la conversation peut s'engager, pour savoir qui est ce visiteur et d'où il vient."

"Notre musique touche le coeur des gens parce qu'ils sentent que nous sommes sincères."
© / (SDP)
Le sens de l'hospitalité est un pilier de la culture nomade. Mais il est menacé. Moins par les périodes de disette que par la défiance née des violences en cours au Sahara. "Pourquoi les hommes sont-ils aussi divisés ? [...] Mon ami, je t'en prie, parlons d'une seule voix. Ces dernières années, j'ai voyagé sans ma selle [de chameau]. Et personne ne m'a offert le moindre repas. J'ai peur", plaide Abdallah, sur le morceau Takount. Il est soutenu par la voix de Noura Mint Seymali, chanteuse et griotte issue d'une grande famille de musiciens mauritaniens.
Pour finaliser Amadjar, Tinariwen a reçu plusieurs hôtes de marque. Sur quatre des treize morceaux, le multi-instrumentiste australien Warren Ellis - l'homme à tout faire de Nick Cave and the Bad Seeds - joue du violon et pose des nappes électroniques saturées. Micah Nelson, fils de Willie, le géant de la musique country, fait sonner mandoline et charango sur Taqkal Tarha : un succès probable, lancé comme un chameau de course à la parade. "L'argent est devenu une marchandise. Le ver s'est transformé en oiseau [...] Plus personne n'est surpris de voir, un matin, que le troupeau est gardé par des chacals...", chante Ibrahim, de sa voix rugueuse, inimitable.
Le monde tourne à l'envers, mais les Tinariwen savent qu'il ne sert à rien de lutter contre la tempête de sable qui obscurcit l'horizon. Mieux vaut attendre le moment où les amis et les "étrangers" pourront reprendre leur chemin et se rassembler à la veillée. Leur musique est une invitation permanente au partage, qu'elle intègre le "clap" hypnotique des femmes, le battement sourd du tendé, ce mortier utilisé comme tambour de fête, ou qu'elle rappelle les sonorités lancinantes de l'imzad, la vielle monocorde. "Nous avons trouvé une arme à la fois puissante et inoffensive, qui parle à tout le monde, reprend Eyadou, le plus militant du groupe. Notre musique touche le coeur des gens parce qu'ils sentent que nous sommes sincères." Il sert un autre verre de thé. "Au Sahara, les terroristes ont sali notre image. Nous, nous ne mettons pas un turban pour cacher notre visage. Le voile, c'est une question de politesse, de pudeur. Pour les Touareg, le regard est très important : on parle avec les yeux." A l'écart des lieux communs, entre poésie nomade et résistance culturelle, Tinariwen défriche des territoires imaginaires.
Amadjar, de Tinariwen (Pias). En tournée en France. Le 19 octobre à Rezé (Loire-Atlantique), le 23 au Casino de Paris (IXe), le 24 à Caluire-et-Cuire (Rhône)...
