Le rappeur de 36 ans dissèque la vie de ses compatriotes avec l'acuité d'un sociologue qui aurait oublié d'être ennuyeux et la précision d'un samouraï qui aurait grandi en Basse-Normandie. En concert les 5 et 6 décembre à l'AccorHotels Arena, à Paris (la soirée de jeudi est retransmise en direct à la télévision sur la chaîne TMC, à partir de 21 heures), Aurélien Cotentin termine en apothéose une année 2018 débutée dans la folie des glandeurs avec trois Victoires de la musique. Pourquoi tant de gens se reconnaissent-ils dans ses textes doux-amers ? Il est temps de revoir les bases.

Épisode 1. La province

Dans ma ville on traîne entre le béton les plaines / Dans les rues pavées du centre où tous les magasins ferment / On passe les week-ends dans les zones industrielles / Près des zones pavillonnaires où les baraques sont les mêmes (Dans ma ville, on traîne, 2017)

Ici, ça pue l'ennui. Ici, ça suinte la pluie. Ici, c'est même pas parce qu'on a le cafard qu'on finit dans un bar, un verre de pinard au comptoir sous un néon blafard. Ici, c'est Caen, Calvados, Basse-Normandie, à deux heures de Paris, mais ça pourrait être ailleurs, Orléans, Nancy. Ici, c'est partout en France, dans n'importe quelle ville moyenne, 100 000 habitants plus ou moins précisément, là où les matins blêmes succèdent au ciel de traîne. Ici, Après 22 heures tu croises plus d'gens / Comme si on était encore sous les bombardements. Orelsan, 36 ans, rappeur, rimeur, plus rien d'un amateur, chante depuis dix ans la province de la vraie vie, celle de son adolescence, celle où il a grandi. Autour de l'église, le centre-ville, au-delà des pavillons, la plaine. On entend le bruit du vent dès qu'on s'éloigne vraiment. J'viens d'la terre du milieu où y a plein de p'tits vieux / Où l'chômage et la tisane forment un cercle vicieux / Où on critique les invités qui viennent de partir / C'est pas qu'on est lent c'est qu'on prend not' temps pour réfléchir.

Aurélien Cotentin, le nom d'Orelsan pour l'état civil, a vu le jour à Alençon, dans l'Orne. Alençon, ce n'est pas nulle part : Daniel Balavoine y est né, dans la rue où habitait la famille Cotentin - la maison en face de la leur, celle avec une plaque sur le mur. Plus tard, direction Caen, où les parents Cotentin poursuivent leur carrière dans l'Education nationale. A Caen, il y a le périph, le centre commercial, le parking bondé, le restaurant Pizza Del Arte. Le samedi, les parents remplissent le Caddie avant de le pousser le long des allées de la galerie marchande - Où j'aimais tellement m'balader / Même quand on n'avait que dalle à acheter. On passe le temps dans les boutiques, entrer, regarder, sortir, recommencer à côté. Avant de repartir dîner devant la télé. Je suis de la classe moyenne moyennement classe. La classe qui déjeune en famille le dimanche, impose des règles aux enfants et s'occupe des grands-parents. La classe qui a acheté son pavillon, qui vante la tranquillité du quartier et se méfie des tours HLM, là-bas, plus loin, dans un coin dont on ne dit pas du bien. On s'mélange pas tant qu'ça là d'où j'viens.

Dans le film Comment c’est loin (2015), Orelsan et son complice Gringe galèrent à Caen, en quête d’inspiration.

Dans le film Comment c'est loin (2015), Orelsan et son complice Gringe galèrent à Caen, en quête d'inspiration.

© / (C. BRACHET/NOLITA CINEMA)

"Aurel" a 13 ans, 14 ans. 15 ans en 1997. Il adore le roller, dribbler avec un ballon de basket. Loin des banlieues et des cités qui vont craquer, l'adolescent suit le rythme du temps qui s'étire lentement, premiers pétards, premières virées trop arrosées. Là où j'vis on s'ennuie à mourir / Une bonne soirée c'est une soirée dont j'ai aucun souvenir. Là où il vit, le soir, il a Taggué sur les murs / Dormi dans les squares/ Vomi dans les bars / Dansé dans les boîtes / Fumé dans les squats / Chanté dans les stades, et recommencé, avec les mêmes personnes, aux mêmes endroits. Ce n'est pas comme si on avait le choix, dans ces villes-là.

Il chante la province où l'on s'ennuie

"Le premier album d'Orelsan, Perdu d'avance, a été une révélation", raconte Maxime Braud, créateur du Règlement, une chaîne rap diffusée sur YouTube et dont le 12e épisode, consacré à l'artiste, a fait plus de 1 million de vues. "A 18 ans, j'avais passé ma vie à me faire chier dans une petite ville de province, et, pour la première fois, un mec décrivait exactement ce que j'avais vécu." Anis, 17 ans, Montpelliérain d'origine, s'est lui aussi reconnu tout de suite dans Comment c'est loin (2015), le film réalisé à Caen par Orelsan et Christophe Offenstein. Il suit les galères de deux potes en mal d'inspiration, entre les bars où on se déchire le soir, la seule épicerie ouverte la nuit et le bus pour le Carrefour qui ne tourne pas le jeudi. "Passer des plombes sur le banc de l'Abribus, galérer parce que le centre commercial est trop loin pour y aller à pied, attendre quand même parce que, de toute façon, y a rien d'autre à faire... C'était trop ma vie, avant que je vienne à Paris."

Dans la ville d'Orelsan, il pleut, aussi. Le crachin gris du jour qui se lève, les trombes d'eau des journées vraiment ratées, le caoutchouc des essuie-glaces qui grince avec les giboulées. Y a la pluie en featuring dans toutes mes phrases, y a d'la pluie en guest star sur la pochette de son premier album, Perdu d'avance (2009), où le rappeur apparaît trempé, douché par le ciel. Chez moi y a du soleil 40 jours par an / Tu peux passer la plupart de l'année à l'attendre / J'regardais par la f'nêtre enfermé dans ma chambre / J'priais pour la fin de l'averse et aller faire d'la rampe / J'connais qu'le bruit d'la pluie l'odeur du béton mouillé / Si j'suis parti c'est parce que j'avais peur de rouiller.

Cette province, on la laisse derrière. Un jour on est grand, enfin. Adieu Caen, reste loin, tu crains. On claque la porte, on prend le premier train. Trop content de se tirer, surtout pas se retourner. On arrive à Paris, on vit. Fini, Les ragots qui volent pas haut. Et puis, petit à petit, on apprend. Petit à petit, on comprend. J'suis pas chez moi dans la capitale / J'continue d'écrire sur une ville où j'habite pas. La province d'Orelsan, c'est celle de l'ennui, mais aussi celle des racines, celle qu'on regrette, même, les soirs où on broie du noir. J'aurais jamais pensé que le mauvais temps finirait par me manquer. En vieillissant on mythifie sa vie d'enfant, on oublie les nuits sans joie, l'amertume des gueules de bois, La bouteille où tout l'monde a bu d'dans, on se souvient des avions en papier lancés du pont et des soleils d'été. J'veux pas la quitter pourtant j'passe mon temps à cracher d'ssus / J'la déteste autant que l'aime. Sa ville. Celle où Orelsan commence sa tournée en février 2018 pour défendre son dernier album, La fête est finie. Celle où chaque concert sera toujours un peu particulier. Parce qu'il n'y a pas deux endroits où on est chez soi.

REPORTAGE >> A Caen, dans les coulisses de la tournée d'Orelsan

Épisode 2. La famille

On aurait pu trouver des excuses / Mais on s'retrouve ensemble dans un coin perdu / Quoi qu'on en pense une chose est sûre / On restera la meilleure famille qu'on n'ait jamais eue (La Famille, la famille, 2018)

Chez les Cotentin, la famille, c'est sacré. Il y a les grands-parents, les parents, la fratrie - deux garçons, une fille -, et maintenant les enfants des enfants. Le jour où le frère cadet d'Aurélien, Clément, a eu son premier, le père a loué un minibus pour conduire les plus vieux jusqu'à Paris, à la maternité. Personne n'est mort, personne n'est divorcé. Quand les gosses étaient petits, ils écoutaient Julien Clerc dans le monospace qui les emmenait à la mer. Aujourd'hui, les trois ont quitté le nid, chacun vit sa vie. Mais régulièrement, la tribu se retrouve à Caen pour un déjeuner dominical. Et prière d'être présent le jour où on fête l'anniversaire de maman. Les Cotentin, c'est la quintessence du foyer traditionnel - on peut s'engueuler, ça n'empêche pas qu'on s'aime. On supporte les cons et les emmerdeurs, tout le monde a droit à son quart d'heure de bonheur.

Pour le clip de Défaite de famille, sorti en février 2018, Orelsan s'est amusé à incarner 27 personnages, dont certains inspirés par des membres de sa famille.

Pour le clip de Défaite de famille, sorti en février 2018, Orelsan s'est amusé à incarner 27 personnages, dont certains inspirés par des membres de sa famille.

© / (Production Orelsan)

Comme la province qui confit dans l'ennui, la famille est l'une des clefs d'entrée du monde d'Orel. La sienne a la peau blanche, les cheveux châtains, la certitude que le bon sens indique le bon chemin et que Rien n'est illégal si personne n'est au courant. Sa famille ressemble à celle de n'importe quel clampin, elle investit dans la pierre parce que la Bourse, c'est pour les combines des banques et des hommes d'affaires. Avec cette famille, Aurélien Cotentin avait le choix d'un autre destin : J'aurais pu sauver la vieille France / Aider la patrie d'mon enfance / Donner aux racistes de l'espoir / Mais j'fais d'la musique de Noir. Avec cette famille, où les enfants obéissent aux parents, où personne n'a besoin d'avoir la rage pour s'en sortir parce que, si on travaille bien, au final, on a des chances de réussir, Orelsan aurait pu passer à côté de la carrière dont il rêvait, gamin : "Où t'as cru qu'un fils de prof comme toi allait percer dans l'rap ?", lui lance son pote Gringe dans le film Comment c'est loin.

La carapace abrite un coeur tendre

C'est pourtant cette famille qui permet à l'artiste de conquérir un public encore plus large, avec le titre Défaite de famille, en 2017. Bienvenue chez les Groseille après qu'ils ont frayé avec les Le Quesnoy. Quand j'vois la gueule de Delphine qui sert à rien à part se plaindre / J'comprends pourquoi son mec bourré préfère danser avec le chien / Si j'ai plus d'30 ans et j'suis toujours assis à la table des enfants / C'est pour leur dire de s'méfier d'Christian quand il a d'l'alcool dans l'sang / Et parce que j'en peux plus d'entendre les blagues de cul des parents / J'crois qu'papa baiserait maman sur la table si vous trouviez ça marrant. Tout le monde en prend pour son grade. La première version de la chanson était trop consensuelle, le rappeur l'a corsée en grattant sous le vernis. Mais la carapace abrite un coeur tendre. Un an plus tard, dans l'album Epilogue, Orelsan essuie le vitriol, remercie un tonton, dit son respect pour la vieille génération.

Qui d'autre que lui pour crier "Mamie, je t'aime !" à la fin d'un refrain ? Pour faire chanter sa grand-mère mamie Janine dans Comment c'est loin ? Pour la faire ­apparaître dans le clip de Changement, entre les images d'une soirée où ce n'est pas la cigarette qu'on fait tourner et les provocs d'une bande de potaches qui court après un lapin déguisé ? Qui d'autre qu'Orelsan pour ­demander d'acclamer son aïeule aux 6 000 personnes qui ­trépignent sur les gradins du Zénith de Caen, le 22 novembre ? La vérité, elle kiffe, mamie Janine, même si elle répond qu'elle "en a assez, des journalistes" ; même si elle trouve que "ça commence à suffire, le vedettariat" !

L'esprit de famille, Orelsan l'entend au sens large. Au-delà des liens du sang, il y a les frères qu'on se choisit, les potes de la première heure. Skread, Ablaye et Gringe. On est quatre, les Cavaliers de l'Apocalypse. Ils partagent l'aventure depuis le début, traversent Comment c'est loin avec la même évidence qu'ils kickaient à coups de punchline dans leurs vidéos, quelques années plus tôt. Ils sont sur scène avec lui, ils glandent avec lui, ils font la fête avec lui, ils travaillent avec lui. Gringe s'est un peu éloigné, pour un premier album en solo après le duo des Casseurs Flowters. Les autres sont restés, compacts autour du noyau. Tant qu'ils ne sont pas tous d'accord sur un morceau, c'est que le morceau n'est pas abouti ; il circule sur WhatsApp jusqu'à ce que ce soit fini. Même si c'est toujours Orel qui a le dernier mot. L'univers du rappeur, ils en sont les plus grands connaisseurs, les meilleurs défenseurs, différentes fenêtres ouvertes sur l'intérieur. Si les bases sont solides, c'est aussi parce qu'elles ont été posées à plusieurs.

Orelsan et ses trois « frères » : Skread, Gringe et Ablaye, lors de la sortie de Perdu d’avance (2009).

Orelsan et ses trois "frères" : Skread, Gringe et Ablaye, lors de la sortie de Perdu d'avance (2009).

© / (Manuel Lagos/SDP)

On vit en famille, on bosse en famille. Clément Cotentin a acheté une caméra quand Aurélien a commencé à rapper. ça fait dix ans qu'il filme son frère - un documentaire est en préparation. Il joue aussi dans Comment c'est loin pendant que les enfants d'Ablaye traversent le clip de Différent ; leurs voix haut perchées résonnent dans Gros poissons dans une petite mare. Sur l'écran d'accueil de son iPhone, Orelsan, fou de mangas, fasciné par la culture nipponne, a la photo de Musashi. Musashi, son chat, du nom d'un samouraï japonais du XVIIe siècle. Lui-même s'est inspiré du Japon pour son surnom : San, ça veut dire monsieur. Mais il parle aussi de devenir père : On aura plein d'enfants parce que y a qu'ça qui compte / On dormira empilé comme des Maximonstres. Il le dit dans Paradis, une déclaration d'amour magnifique écrite pour celle qui partage sa vie depuis sept ans. Ils disent que pour tenir un couple faut l'entret'nir tous les jours / Ces connards n'y connaissent rien en amour / Comme si j'devais faire un effort pour t'écouter comme si j'avais déjà douté / J'aimerai tes défauts si jamais j'arrive à en trouver.

Paradis, des sentiments, certainement, mais rien qui l'empêche de continuer à célébrer les Bonnes meufs ni de parler aux chiennes - Renseigne-toi sur les pansements et les poussettes / J'peux t'faire un enfant ou t'casser le nez sur un coup de tête. Ses mots crus, sa manière brutale d'évoquer les femmes dans deux clips diffusés seulement sur le Net lui valent une énorme polémique, quelques mois à peine après ses débuts. Il doit prouver qu'il n'est pas le connard misogyne et violent qu'il s'est amusé à incarner. A l'époque, attaqué en justice, vilipendé dans les médias, Orelsan devient le mouton noir. Il aurait pu tout arrêter, y laisser sa peau. Dix ans plus tard, les mêmes qui se pinçaient le nez dans son dos pleurent sur la messagerie de son manager, prêts à tout donner pour gratter une place quand il passe à Bercy. "Et une pour mon ado, il l'adore, vraiment merci..."

Épisode 3. Les mots

Merci quand même pour le coup d'pub / Merci les Chiennes de garde pour le coup d'pute.(RaelSan 2011)

Ce qui a failli le perdre ? Ses mots. Ce qui l'a sauvé ? Ses mots. En 2009, donc, inconnu du grand public, Orelsan est propulsé à la Une de l'actualité, poursuivi par plusieurs associations féministes pour injures et incitation à la violence envers les femmes. En cause, plusieurs titres sortis en même temps que l'album Perdu d'avance, particulièrement deux chansons, disponibles uniquement sur Internet : Sale pute et Saint-Valentin. Dans l'un des deux clips, il lance : Ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner / J'te l'dis gentiment, j'suis pas là pour faire de sentiments / J'suis là pour te mettre 21 centimètres / Tu seras ma petite chienne et je serai ton gentil maître. En 2013, il est condamné à verser 1 000 euros d'amende avec sursis. En 2014, la cour d'appel de Paris annule les poursuites, invoque la prescription. En 2015, la Cour de cassation casse le jugement et ordonne un troisième procès, qui se tient en décembre. En février 2016, Orelsan est définitivement relaxé. Le rap est "par nature un mode d'expression brutal, provocateur, vulgaire, voire violent puisqu'il se veut le reflet d'une génération désabusée et révoltée", déclare la cour d'appel de Versailles dans sa décision.

"Il observe tout, tout le temps, presque un regard de sociologue"

En 2018, les Chiennes de garde restent mobilisées. "Je n'ai rien contre l'artiste, insiste Marie-Noëlle Bas, leur présidente. Je me bats contre ses textes que je trouve sexistes, dévalorisants et stéréotypés. Je continue de penser que ce sont les vecteurs quotidiens des inégalités. " Orelsan, de son côté, continue de parler des relations entre les hommes et les femmes avec le vocabulaire qui lui est propre, celui qu'il juge au plus près de sa réalité : J'suis qu'un homme j'réfléchis pas toujours avec ma tête / Maintenant tu sais à quoi t'en t'nir / Si tu veux bien sortir avec moi c'est pour le pire. "Tout ça l'a fait grandir, note Laurent Bouneau, directeur des programmes de Skyrock. D'une certaine manière, la polémique a posé des limites. Pourquoi Orel s'en est sorti ? Pourquoi il a rebondi ? Pour une raison très simple : il a du talent. Ecoutez Suicide social, c'est un chef-d'oeuvre de justesse, de clairvoyance. Orel a réussi aussi à faire le pont entre plusieurs cultures ; au départ, le rap, c'est une musique qui parle de la difficulté de vivre dans les quartiers, qui met des mots sur la contestation d'une génération en mal d'intégration ; Orel, lui, raconte exactement l'inverse, la désintégration d'une génération enracinée. Son mal-être a ouvert le rap à un public qui n'était pas du tout touché par la banlieue."

En dix ans, les Français ont appris à le connaître. Ils l'ont découvert au cinéma dans Comment c'est loin, son drôle d'accent traînant, sa manière d'incarner le désenchantement de ces "no life" qui ont du mal à grandir, hantés par la peur de vieillir - Qu'est-ce qu'on s'en branle du futur quand on comprend pas l'présent ? Ils ont écouté Le Chant des sirènes (2011), deuxième album du rappeur - J'suis d'retour avec ma sous-culture / Sauf que c'est nous l'futur, hein, c'est nous l'futur / J'viens retourner l'Opinel entre les points d'suture / Ils ont la censure, plus tard on aura l'usure. Des rimes taillées à la lame, sans complaisance sur sa propre expérience : Tous mes nouveaux amis sont proches du star-système / Tous mes vieux potes subissent la merde de la vie quotidienne [...] / Oui j'assure j'suis l'génie qu'a écrit Sale pute / J'aimais pas l'adolescence laisse moi kiffer ma vie d'adulte.

Tous ceux qui parlent d'Orelsan, ses amis, ses producteurs, les programmateurs de radio, les organisateurs de festivals, tous posent un mot sur sa spécificité : l'écriture. "Il observe tout, tout le monde, tout le temps, presque un regard de sociologue, dit Gringe. Il décortique, ensuite il remet en mots. Des mots tellement justes !" Didier Varrod, producteur, animateur sur France Inter, loue un talent dans la lignée des grands de la chanson française, Ferré, Brel, Gainsbourg. "Orel, c'est une très belle langue, moins classique qu'un MC Solaar mais avec un même plaisir de la syntaxe, une même jubilation du jeu de mots qui va ouvrir sur l'imaginaire. Il n'a pas peur de l'intime, pas peur de dire 'je'. Il est celui qui a le mieux réussi à développer un discours extrêmement personnel en restant proche des codes du rap et en évitant ses clichés. Avec un langage qui lui est propre, il est une chambre d'écho à ce qui fait vibrer l'époque."

Orelsan reconnaît juste qu'il a "une bonne capacité à mettre le doigt sur un tout petit sentiment", à bien le disséquer pour en surligner toutes les aspérités. Skread, son producteur et compositeur, résume : "Orel, c'est un univers profond, riche de plusieurs niveaux de lecture, de différentes portes d'entrée, qui va de la punchline salace aux mots qui resteront. Même quand c'est stupide, c'est jamais gratuit."

Sous des dehors nonchalants, ponctués par un débit particulier, "Orel est une machine", dit Eric Marjault, son attaché de presse chez Wagram. "Un type qui travaille tout le temps, un énorme bosseur", confirme Christophe Offenstein, coréalisateur de son film Comment c'est loin. "Il est tout le temps en train de prendre des notes, de réfléchir à un truc. Il ne lâche jamais." "Parfois j'écris très vite, parfois je mets trois heures pour trouver un mot, s'amuse Orelsan. En studio, j'aime bien me coucher par terre pour réfléchir... Bon, clairement, tout le monde ne supporte pas ça !" Son obsession ? Resserrer. Aller à l'essentiel. Gagner en clarté, en précision, en efficacité. Ma vie c'est d'trouver les mots justes / Ma vie c'est d'trouver les soluces. Réduire le trait à une phrase, à une alternative : Tu s'ras toujours à un ou deux numéros d'avoir le quinté dans l'ordre (basique) / Si t'es souvent seul avec tes problèmes, c'est parce que souvent l'problème c'est toi (simple). Ecrire avec Basique un hymne entier à l'absurdité, et générer presque 60 millions de vues sur YouTube. Parce que vous êtes trop cons ? Non. Parce qu'il est trop bon.

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Épisode 4. Le désenchanté

Les vieux comprennent pas c'qu'il s'passe / dans la tête des jeunes/ Ils sont pas élevés par la télé par la PlayStation/ Ils comprennent pas à quel point on est fêlés/ Ils connaissent pas l'rap, les portables, le shit, la Despé' (Changement, 2009)

Orel, c'est David, c'est Cédric, c'est Kévin, c'est Jérôme, c'est tout ceux qui sont restés à l'entrée. A l'entrée de la boîte, à l'entrée de la soirée, à l'entrée du resto, à l'entrée du boulot. J'suis la version humaine de Calimero, le bus que tu viens de rater, la fille que tu ne vas pas choper, le bon plan qui te passe sous le nez. Orel, c'est Désenchanté revu et corrigé par un gamin de la fin du siècle dernier. 28 ans en 2009 au moment de son premier album, Perdu d'avance, qui parle de la difficulté de la transition avec des expressions ordinaires : Putain / Plus j'grandis / Plus j'vieillis / Plus j'comprends rien. Ce loser, toujours en galère, jamais d'équerre, Orelsan lui donne une vérité qui pulvérise l'antihéros de comédie. Car, contrairement à Michel Blanc dans Marche à l'ombre ou à Yvan Attal dans Un monde sans pitié, Orel ne joue pas, il est. En 2009, il est ce type un peu trop rond, la boule presque à zéro, le sweat un peu trop fluo, le même dans les interviews et dans ses vidéos.

A l'époque, il touche toute une génération de jeunes adultes - enfin, quelqu'un raconte leur vie avec leurs mots à eux ! La pression de la famille, l'attachement aux racines, les nouveaux modes de communication, la PlayStation, la banalisation du porno... Les sites de boules, c'est comme la vraie vie / T'attrapes des virus / Quand j'étais p'tit, y avait pas d'Internet / On traînait dans les Abribus / Fallait attendre dimanche soir pour voir des filles nues / Depuis j'me fais ouij' en moins d'cinq minutes avec eMule / On trouvait jamais d'meufs, on traînait qu'entre testicules.

Les années passent. Son public grandit avec lui. En 2011, il livre Le Chant des sirènes, deuxième album, qui signe la fin de l'insouciance, le temps des prises de conscience. J'croyais qu'en étant connu ça résoudrait tous mes problèmes / Fini d'taffer comme un connard et pas pouvoir s'payer un grec / Sauf que maintenant y a plus rien d'excitant / J'baise la même meuf depuis six ans. Compliqué de renoncer à celui qu'on a été.

Avec les Casseurs Flowters, Orelsan et Gringe décident de mettre en scène ces années d'oisiveté, Abattu par la fatigue d'avoir rien branlé / Le projet, c'était d'rien foutre, et j'ai aucun plan B. L'idée - aller au bout de leurs personnages, leur donner une profondeur en les poussant jusqu'à la caricature sans rien leur enlever de leur crédibilité. Au cinéma, ça donne Comment c'est loin. A la télé, ils inventent Bloqués, minisérie quotidienne diffusée sur Canal + et tournée avec Kyan Khojandi, le créateur de Bref. Après les mots, après le son, après l'image, voici la comédie de la dérision, deux potes affalés dans un canapé qui échangent des pensées profondes sur le sens de la vie : "En attendant qu'il se passe quelque chose, ils ont décidé de ne rien faire", constate le pitch. "Putain j'suis grave féministe !", lance Orelsan, dans une discussion sur l'égalité des salaires entre un homme et une femme dans un couple. "Plus elle gagne, moins j'suis obligé de travailler. J'suis chaud !"

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Il agrège. Il fédère. Il élargit la cible sans rien rogner, sans rien renier de son univers. Comme une pucelle dans un gang-bang / J'en branle pas une. Les adultes, les ados, les enfants, ils sont de plus en plus nombreux, qui trouvent une correspondance entre leur monde et celui d'Orelsan. Quelle revanche sur ces nuits de misère, costume froissé cravate déjà nouée pour assurer son job de veilleur de nuit à l'hôtel des Quatrans ! Quelle revanche sur le regard des parents, leur vision de l'avenir, une-école-de-commerce-ça-c'est-sérieux-parce-que-le-rap-c'est-pas-de-la-chanson-de-toute-façon-la-chanson-c'est-pas-un-métier ! On peut avoir l'accent bas-normand, des allures de glandeur, de branleur, d'un brave mec qui pense à 2 à l'heure, et cacher une ambition grosse comme un camion. Le succès d'Aurélien Cotentin ne doit rien au hasard. Si t'as la fureur de vaincre moi j'ai la rage de perdre. A l'épreuve du parcours du combattant, il a triomphé des pesanteurs sociales, des chausse-trapes musicales, du goudron, des plumes, des paillettes qui cessent de briller quand on éteint les lumières.

Vieillir, quelle drôle de sensation

2017. Orelsan sort La fête est finie, son troisième album. Un jour tu t'rends compte que personne n'écoute tes histoires / T'étais un jeune cool, maintenant, t'es plus qu'un oncle bizarre. Dix ans de carrière, déjà. Le temps d'avoir fait le tour du récit des vingt premières années de sa vie. J'veux pas rester figé, piégé / Dans mon personnage comme une prise d'otage à Disney / Mal vieillir comme un vieux punk / Quand tu crois qu't'es Bart mais t'es M. Burns. Le temps d'avoir compris qu'aller de l'avant n'implique pas forcément de tout effacer. Avec son Epilogue, Orelsan dit qu'il a bouclé la boucle, mis un terme à cette longue période d'introspection, pris du recul. Il a compris que la discipline consiste à rester en phase avec celui qu'il est, plutôt que revenir sans cesse à celui qu'il était. Ses histoires sont d'une portée plus universelle ; désormais, ses rimes tiennent compte du saut de génération : T'as juste besoin d'une passion / Donc écoute bien les conseillers d'orientation et fais l'opposé d'c'qu'ils te diront, écrit-il dans Notes pour trop tard.

Vieillir, quelle drôle de sensation. Vieillir sans devenir un vieux con. Se souvenir de ce qu'on a pensé de nos parents. Nous, on s'en bat les couilles de c'que disent les gens / On vit pas dans l'même monde on est différent. Se dire qu'aujourd'hui c'est ce que nos enfants pensent de nous. Trouver de nouvelles sources d'inspiration. Eriger de nouveaux héros comme autant de Monsieur Patate, ce petit bonhomme rigolo qu'on fabrique en imbriquant différents morceaux. Attaquer un nouveau puzzle, poser les bords en premier. Ça y est, j'ai fait l'deuil d'une époque [...] / La ligne d'arrivée est souvent la ligne de départ.

Hé ! Peter Pan ! Le monde des adultes n'est qu'un autre commencement.

Épisode 5. La consécration

J'ai passé 2018 en vol plané / J'suis l'genre de loser qui fait que d'gagner (Discipline, 2018)

Ce n'est plus du succès, c'est de la folie. Des chiffres qui donnent le tournis. En 2018, il a foulé les scènes de 43 Zénith, 27 festivals, 8 salles en Amérique du Nord, et 4 Accor­Hotels Arena (ex-Bercy). Soit plus de 850 000 spectateurs sur l'année... Rares sont les artistes à réaliser de telles performances. Il a vendu 700 000 exemplaires dans le monde de La fête est finie, dont 600 000 en France (ventes physiques et numériques). Avec la réédition Epilogue, sortie le 23 novembre, l'album cumule en un an 650 millions d'écoutes, toutes plateformes de streaming confondues. Le clip de Rêves bizarres, mis en ligne le 14 novembre, a démarré encore plus fort que celui de Basique (61 millions de vues en plus d'un an) : 7 millions de vues en une semaine. Le titre est resté deux jours consécutifs dans le classement international des morceaux les plus écoutés top monde 150 de Spotify. Avec sa plume, le rappeur est devenu un poids lourd de la ­musique française.

En février, Orelsan a raflé trois victoires de la musique, dans les trois catégories où il était nommé : victoire de l'artiste masculin de l'année, victoire du meilleur album de musiques urbaines, victoire de la création audiovisuelle de l'année pour le clip de Basique - prix Rolf-Marbot de la chanson de l'année remis par la Sacem... Ce qu'il en dit, Aurélien Cotentin ? " Trop bien. " Est-ce qu'il est content, Orelsan ? " Grave ! " Est-ce qu'il a changé ? Plutôt pas, répondent ceux qui travaillent avec lui. " Un artiste international qui remplit quatre fois Bercy dans l'année peut demander 1 million d'euros pour participer à un festival, explique Christian Alex, programmateur des Eurockéennes de Belfort. Orel ne demande pas ça. N'importe quel festival peut se le payer, si c'est un festival auquel il a envie de participer. Je l'ai vu s'enthousiasmer devant seulement 1 000 personnes venues l'écouter au Japon : "Etre ici, pouvoir dire 'bonsoir Tokyo'... C'est ouf !" "

Invité au Festival de Cannes, il lâche la soirée pour finir dans sa chambre avec ses potes, plutôt Street Fighter sur la PlayStation que jouer les gentils garçons et entretenir la conversation. "Trop bien." "Tu viens avec moi, ce soir, distribuer des pizzas ?", lui demande Kyan Khojandi, qui soutient l'association Un cadeau pour la vie en faveur des enfants hospitalisés. "Grave !" Le 22 novembre, à Caen, quelques heures avant le concert, il prend le temps d'écouter une quarantaine de lycéens reprendre Tout va bien a cappella. Les gamins se bousculent pour un selfie, sa signature sur un morceau de papier. Plus tard, après le show, la file des fans qui veulent une photo n'en finit pas. Même les secouristes de la Croix-Rouge ont droit à leur cliché, il est déjà 2 heures, et le Zénith va fermer. T'aimais mieux quand j'étais moins connu / Sauf que tu m'connaissais pas non plus / J'croyais qu'c'était cool d'être célèbre / Quand est-ce que ça s'arrête ?

La tournée 2018 a réuni 850 000 spectateurs, en France et à l'étranger. ici, Orelsan en concert à Nîmes avec son complice Ablaye.

La tournée 2018 a réuni 850 000 spectateurs, en France et à l'étranger. ici, Orelsan en concert à Nîmes avec son complice Ablaye.

© / (JEAN CLAUDE AZRIA/MAXPPP)

Pas maintenant. Les planètes sont toutes dans le bon alignement. Jusqu'aux vêtements qu'il a souvent sur le dos, sweat à capuche noir, jogging assorti. En 2014, Orelsan a lancé sa propre marque avec le styliste suisse ­Sébastian Strappazzon, Avnier. Une ligne destinée "aux 30 ans, trop vieux pour s'habiller comme des ados". "Avnier" pour avant-dernier, parce que les deux hommes se sont ­rencontrés le soir de l'avant-dernier concert d'une tournée. Strappazzon lui a proposé une simple collaboration. Orel était partant pour une association. Au départ, Avnier, c'est un peu du bricolage, de l'artisanat, une affaire de famille - surtout celle de la compagne d'Orel, venue donner un coup de main pour développer le site Internet, et dont le père s'est retrouvé à scotcher sur les colis les étiquettes rédigées par son épouse (à moins que ce ne soit l'inverse) à la suite d'un succès grandissant.

"Une marque, avec ses différents champs d'expression"

Orelsan, 36 ans, auteur, chanteur, acteur, réalisateur, dessinateur, vendeur. Capable de rester huit heures dans un salon de prêt-à-porter masculin pour défendre sa marque, s'informer du développement des tissus, discuter fringues avec le représentant du stand voisin. Capable de passer la nuit à regarder sur le Net s'il n'existerait pas une possibilité de recycler du gazon en textile : "Imagine, on récupère ce qu'il y a dans une tondeuse..." Les petites poches cousues sur le côté des deux mollets, c'est son idée. Un truc de gosse qui a passé beaucoup de temps assis sur les marches, les genoux relevés pour se réchauffer, à chercher où glisser les mains pour arrêter de se les geler.

Sur cette trajectoire, peu de directions ont été prises au hasard. "Orel a toujours su où il voulait aller, ça m'a frappé la première fois que je l'ai rencontré", se souvient Stéphane Espinosa, alors directeur de 3e Bureau, le label avec lequel le rappeur signe son premier contrat. "Il portait déjà un projet artistique ­solide, une vision à long terme." L'envie de réussir, aussi, bien sûr. J'rêvais d'être connu en jouant aux p'tites voitures / Maintenant, les labels et les groupies veulent ma signature.

En février 2018, Orelsan rafle trois victoires de la musique, dont celle d'artiste masculin de l'année.

En février 2018, Orelsan rafle trois victoires de la musique, dont celle d'artiste masculin de l'année.

© / (Thomas SAMSON/AFP)

Dix ans après son premier album, Orelsan, ce n'est plus seulement un nom dans la chanson, "c'est une marque, avec ses différents champs d'expression, constate sa manageuse, Anne Cibron. Orel, aujourd'hui, c'est le patron d'une PME où chacun fait de son mieux, au poste qui est le sien, pour que l'artiste s'épanouisse." Un patron, vraiment ? Avec ce visage de gamin, la casquette, les baskets, la voix qu'il n'élève pas ? Un patron. "Carrément." "Je ne l'ai jamais ­entendu pousser un coup de gueule, confirme l'un des organisateurs de ses concerts, Benjamin Rittner, d'Astérios. Et pourtant, je vous certifie que tout le monde obéit."

A la fin de sa tournée, le 6 décembre, Orel va arrêter un peu, se poser. Partir. Réfléchir à l'avenir. Observer. Noter. Décortiquer. Recomposer. S'inspirer de sa vie, de celle des amis, des gens, à l'affût du moindre fragment, du plus petit élément, pour en dénouer l'évidence. Rester libre. Pas l'genre d'homme qu'on assigne à résidence. J'ai des centaines de trucs sur le feu mais j'ferai juste c'que j'veux.