On peut être une grande dame et mesurer 1,52 mètre. Icône de la lutte pour les droits civiques, Mavis Staples a manifesté au côté de Martin Luther King, chanté à l'investiture de John F. Kennedy et entonné I'll Take You There pour Barack Obama à la Maison-Blanche. Elle a aussi accompagné The Band dans La Dernière Valse, de Martin Scorsese, sorti deux albums composés par Prince, collaboré avec Ry Cooder, Arcade Fire, Gorillaz, et remporté un Grammy Award.

Surtout, Mavis Staples fut, comme ses soeurs, Yvonne et Cleotha, et son frère, Pervis, membre des Staple Singers, le groupe fondé dans les années 1950 par leur père, Roebuck, dit "Pops". Sur le label Stax, l'ensemble vocal a concilié spirituals, soul, blues et funk pour porter un message d'amour et de tolérance. Face à ce charmant bout de femme au visage rond, l'humilité est donc de rigueur. Et quand la dernière reine du gospel récite un Notre Père ou demande un selfie à la fin de l'interview, on a juste envie de claquer un sonore "Amen !", comme si on était dans une église de Harlem un dimanche matin.

Celle qui fêtera ses 80 ans le 10 juillet connaît une seconde jeunesse depuis une dizaine d'années et sa rencontre avec un jeune voisin de Chicago, Jeff Tweedy, leader du groupe de country-rock alternatif Wilco. Le tandem a gravé trois albums depuis 2010, qui ont permis à la prêtresse d'être redécouverte par la jeune génération. Aujourd'hui, c'est Ben Harper qui se met à son service. Le Californien lui a concocté le bouillonnant We Get By, un album politique et spirituel, cinglant et réconfortant, reflet de son activisme et de sa foi.

"A quoi bon la liberté si nous n'avons pas appris à être libres ?" clame cette infatigable militante sur l'électrique Change, un titre d'ouverture qui fait écho à l'hymne pour le mouvement des droits civiques A Change Is Gonna Come, enregistré par Sam Cooke en 1963. "Les Noirs peuvent heureusement utiliser des toilettes publiques où il n'y a pas marqué 'colored' au-dessus de la porte. Mais l'intolérance et la haine n'ont pas disparu aux Etats-Unis. Elles ont pris d'autres formes, souligne-t-elle, faisant référence aux bavures policières à l'origine du mouvement Black Lives Matter, à Donald Trump, aux suprémacistes blancs qui défilaient en 2017 à Charlottesville, en Virginie, et à la banalisation des actes racistes dans son pays. Nous devons continuer à nous battre. Je dois continuer à chanter."

"S'il peut le prêcher, nous pouvons le chanter"

Cinquante ans après la mort de Martin Luther King, Mavis Staples se sent parfois bien seule. "Il y a quelques rappeurs, Kendrick Lamar, Chance the Rapper, mais il faut plus de voix." Elle a parfois l'impression de revivre les heures les plus sombres de l'Amérique ségréguée. Pour la pochette de son album, elle a d'ailleurs choisi un cliché de Gordon Parks pris dans les années 1950 en Alabama. Des fillettes noires regardent à travers un grillage une aire de jeux dont l'accès leur est interdit. "Cette photo me rappelle mon enfance, quand, mes soeurs et moi, nous ne pouvions pas aller sur la plage, au bord du lac, à cause de notre couleur de peau. J'ai connu le racisme très jeune. Cette image m'a fait pleurer."

Son parcours militant est intimement lié à l'engagement de Martin Luther King et à l'amitié que son père, "Pops", avait noué avec le révérend. Un dimanche, les Staple Singers sont à Montgomery, Alabama, pour un concert. Le patriarche convoque sa progéniture. Il veut assister à l'office dominical d'un pasteur local dont il a entendu l'émission à la radio. En voiture, direction l'église baptiste de Dexter Avenue. "Quand nous sommes revenus à l'hôtel, Pops nous a réunis : 'J'aime le message du Dr King. S'il peut le prêcher, nous pouvons le chanter.' C'est ainsi que nous avons commencé à écrire des freedom songs. La première a été Freedom Highway, en 1965." La famille Staples ouvre les meetings du leader noir, dont la chanson préférée du clan était Why ? (Am I Treated So Bad).

"Ta voix est un don de Dieu"

Si les fantômes du Dr King, de Pops (1914-2000) ou de sa soeur Yvonne, décédée en 2018, planent au-dessus de We Get By, Mavis Staples parvient à servir une soul rayonnante avec sa voix profonde et chaleureuse. "A l'église, on me mettait debout sur une chaise pour que les gens me voient chanter. Ils fondaient en larmes et me glissaient de l'argent. Je me tournais vers ma mère : 'Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils pleurent ?' Elle me répondait : 'Ils pleurent car tu leur fais du bien.'" Mavis Staples évoque moins souvent sa mère, Oceola, que la figure paternelle, omniprésente. "Je détestais répéter. Pops m'a dit un jour : 'Ta voix est un don de Dieu. Si tu ne l'utilises pas, il le reprendra.' Cela m'a terrorisée ! Après ça, j'étais la première en salle de répétition ! Pops savait trouver les mots."

Un autre homme aurait pu prendre plus de place dans sa vie. En cette journée ensoleillée d'avril, Mavis Staples porte un tee-shirt à l'effigie de Bob Dylan. En 1963, l'auteur de Blowin' in the Wind, fan des Staple Singers l'a demandée en mariage. S'estimant trop jeune, Mavis n'a pas dit oui à la déclaration d'amour bravache de "Bobby". Pas rancunier, Dylan l'a récemment conviée en première partie de ses concerts. "Il est venu me saluer dans les loges. Je lui ai demandé : 'Pourquoi est-ce si difficile de se voir ? Tu me manques tant.' Il a répliqué : 'Si tu m'avais épousé, tu aurais pu me voir tous les jours !'" Cela vaudrait presque un prix Nobel de la repartie.

We Get By (Anti/[PIAS]). Le 5 juillet à la Cigale, Paris (XVIIIe), le 6 aux Nuits de Fourvière, Lyon (Rhône).