Anniversaire après anniversaire, la boutade prenait du crédit. On pensait bien voir Charles Aznavour fêter son centenaire sur scène. Le carnet de bal de l'indémodable patriarche était rempli jusqu'à la fin de l'année, alignant les salles prestigieuses dans le monde entier. Dire "stop", pour lui, c'était signer son arrêt de mort.

Les concerts étant sa meilleure crème anti-âge, il continuait. Son dernier album, le 51e, paru en 2015, s'intitulait Encores, le précédent Toujours. Ses adieux n'en étaient jamais vraiment. La retraite, Charles Aznavour laissait ça aux autres, préférant collectionner les records de longévité. Monsieur avait sa fierté. "Je ne suis pas vieux, je suis âgé. Ce n'est pas pareil", se plaisait-il à nuancer, paraphrasant la coquetterie d'Obélix.

Infatigable - il revenait du Japon -, il ne concédait qu'une chose sur les planches, le recours au prompteur pour pallier les trous de mémoire. Ambassadeur de la chanson et de la culture françaises, l'artiste était hors catégorie. En haut de l'affiche forcément, lui, ce géant de1,65 m. En 1998, le New York Times titrait : Aznavour, the Last Chanteur. Le monument est décédé le 1er octobre, à 94 ans, à son domicile, dans le sud-est de la France. Un lundi, forcément. Il avait prévenu : Je hais les dimanches.

Mémoire collective

Charles Aznavour n'avait ni le physique de l'emploi, ni la voix. S'il avait écouté les critiques, il n'aurait pas fait cette carrière de marathonien. Aujourd'hui, ce sont les critiques qui l'écoutent et font les comptes : l'homme a vendu 180 millions de disques ; troussé près de 1000 chansons; reçu 18 disques d'or en France; rempli l'Olympia pour la première fois en 1956 ; conquis l'AccorHotels Arena (une première pour lui), en 2017 ; triomphé au Carnegie Hall, à New York ; chanté avec Edith Piaf, en chair et en os, et avec son hologramme ; croisé De Gaulle et serré la main de Macron ; tourné dans 80 films ; offert un tube à Johnny Hallyday (Retiens la nuit) et adoubé les rappeurs et les slameurs, toujours à l'affût des nouvelles formes d'écriture.

Malgré ce CV de roi de la variété, ce résident suisse depuis 1972, marié en troisièmes noces à Ulla Thorsell, une Suédoise, avait au fond de lui le sentiment de ne pas avoir été apprécié à sa juste valeur. Son esprit de revanche lui servait de moteur.

La bohème, Je m'voyais déjà, Les comédiens, La Mamma, Comme ils disent, Hier encore, For me Formidable, Mourir d'aimer... tous ses classiques, inscrits dans la mémoire collective, ont accompagné la vie des Français. Et pourtant, ces succès semblent ne jamais lui avoir fait oublier le goût amer des débuts.

"Avec Aznavour, le malheur devient palpable"

"J'ai fait une carrière inespérée, mais exemplaire. Tout est une question de chance", disait-il. Charles Aznavour était peut-être veinard, il était surtout coriace. Cette résistance était le contrecoup des humiliations endurées à ses débuts. L'homme pouvait être cassant, voulait tout maîtriser, faisait la loi, mais il savait exprimer le désespoir, la peine, la solitude. Il n'était ni un jeune premier, ni un révolutionnaire. Il plaisait parce qu'il faisait entendre la mélancolie et la souffrance. Jean Cocteau l'a tourné plus joliment : "Avec Aznavour, le malheur devient palpable." C'est bien connu, le drame rapporte plus que le bonheur. Les happy-end amoureux et les gens heureux n'intéressent personne. Pire, ils rendent jaloux. Eternel insatisfait, Aznavour était une fabrique de larmes qui avait le sens du swing.

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Chahnour Vaghinag Aznavourian (son vrai nom) naît le 22 mai 1924 à Paris. Ses parents, Micha et Knar, de jeunes artistes fuyant les persécutions dont sont victimes les Arméniens, arrivent à Paris en provenance de Turquie, via la Grèce. Le couple apatride espère rejoindre les Etats-Unis avec sa fille Aïda. Il se pose finalement en France à la naissance de Charles. Leur fils poursuivra, lui, le voyage au-delà de l'Atlantique pour devenir le "Sinatra français", celui que Time Magazine, en 1998, sacre "artiste de variété du siècle".

Dans les années 1940, le jeune Charles se lance dans la chanson avec le compositeur Pierre Roche, de cinq ans son aîné. A 22 ans, remarqué par Edith Piaf, il devient son chauffeur, son secrétaire, son confident. A la fois homme à tout faire et souffre-douleur. Il accompagne la Môme sur scène au piano, apprend le métier à son côté. Elle le surnomme le "génie con". Il lui écrit Plus bleu que tes yeux, Jezebel. Elle le convainc de se faire refaire le nez.

Ses débuts n'ont rien d'un conte de fées. En tant qu'interprète, Aznavour n'a aucun succès. Le musicien n'a pas un organe de baryton. Il essuie les critiques : les perfides Anglo-Saxons le rebaptisent "Aznovoice", les Français "l'enroué vers l'or", "l'aphonie des grandeurs". Un vrai concours. "Quels sont mes handicaps ? Ma voix, ma taille, mes gestes, mon manque de culture et d'instruction, ma franchise, mon manque de personnalité, confie-t-il dans son autobiographie Aznavour par Aznavour (1970). Les professeurs m'ont déconseillé de chanter. Je chanterai pourtant, quitte à m'en déchirer la glotte."

Les mots tiennent debout

Il était une fois un jeune homme déterminé à renverser les montagnes. Si, dans les années 1950, le vent commence à tourner avec Sur ma vie (1954), tout bascule en 1960. Le 12 novembre, sur la scène de l'Alhambra, il joue le tout pour le tout en entonnant un nouveau titre, Je m'voyais déjà. Il salue, se retire. Depuis les coulisses, il entend le public l'ovationner. Moins de quinze jours plus tard, sort Tirez sur le pianiste, le film de François Truffaut. Aznavour y dévoile sa timidité et sa sensibilité à fleur de peau. Sa carrière est lancée.

Il a 36 ans. Malgré son physique de souffreteux, sa voix blanche, il séduit les foules. Ses airs, d'autres les chanteraient sans doute mieux que lui mais il soutient que s'il ne le faisait pas, personne n'aurait envie de les chanter. Ses paroles sortent tout droit du coeur. La panoplie est large. Il y a les petits scénarios où le héros nage dans le malentendu ou l'incompréhension, les prières, les poèmes, les déclarations d'amour. Si on retire les béquilles instrumentales, les mots tiennent debout. Aznavour, ce sont des mélodies et une langue, à la fois crue et poétique.

Quelques-uns de ses textes ont bousculé la société. Dès 1955, Après l'amour, sur l'intimité d'un couple dans ses "draps froissés", est censuré sur les ondes. Au début des années 1970, l'affaire Gabrielle Russier, une enseignante qui s'était suicidée après avoir eu une relation avec un élève mineur, lui inspire Mourir d'aimer. En 1972, dans Comme ils disent, il aborde l'homosexualité, un sujet longtemps tabou, qu'il développe avec empathie.

Le prince Charles

Il a aussi mis en musique son attachement pour l'Arménie, sa terre de coeur, avec laquelle il a entretenu des liens étroits tout au long de sa vie, devenant l'un de ses porte-drapeaux. Charles Aznavour devait d'ailleurs chantait à Erevan, lors du sommet de la francophonie les 11 et 12 octobre prochain.

D'où vient votre inspiration ? lui demande L'Express, en 2007. "Un artiste ne sort pas du bois en ayant du talent. C'est un caméléon, le résultat d'un nombre de choses vues, entendues, emmagasinées, de rencontres. Peut-on avoir meilleur modèle que les gens qui vous entourent ? Comme ils disent vient d'un garçon, Androuchka, qui passait souvent à la maison. Il avait une chatte blanche, la cendre tombait sur ses vêtements... J'ai gardé le geste. Je sais observer, imiter, reproduire. J'aime les personnages que je décris." Sa confession d'un travesti a connu le succès à l'étranger, sous le titre She.

Depuis 2017, l'étoile de Charles Aznavour brille sur le "Walk of Fame" de Hollywood Boulevard. Un mythe, ça s'entretient. Ses derniers morceaux n'atteignaient pas le succès de ses précédents. A sa plus grande peine.

Dans sa chanson J'abdiquerai, sorti sur l'album Colore ma vie (2007), le prince Charles évoquait la mort avec ironie : "S'il me reste un beau spectacle à faire/un bel enterrement flatterait mon ego." Si on doit choisir une bande-son pour accompagner le dernier voyage du crooner français, c'est le refrain d'un de ses airs les plus connus qui nous vient à l'esprit : "Emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles..."