Une des phrases les plus justes qui aient été prononcées au sujet de Charles Aznavour est signée Jean Cocteau : "Avant Aznavour, le désespoir était impopulaire". Avec son timbre métallique et une forme de colère rentrée, le chanteur a donné à la misère et à la souffrance ses lettres de noblesse. Or cette voix, pour sonner si juste, venait de quelque part.

Un patriotisme fondé sur la sensibilité

C'est dans l'indigence et le dénuement de ses origines qu'Aznavour a puisé sa force de sincérité et de conviction. Entre son père, Mischa, Arménien de Géorgie, sa mère Knar, originaire de Turquie et seule survivante, avec sa propre mère, d'une famille exterminée lors du génocide de 1915 perpétré par l'empire ottoman, et sa soeur Aïda, née à Salonique lors de l'exode, le jeune immigré n'a jamais pu se défaire d'un héritage à la fois fataliste et entièrement agrippé à la survie.

Dans un film magnifique et peut-être trop crypté, que peu de spectateurs ont vu, Ararat (2002), dû au talent bouleversant du cinéaste canadien d'origine arménienne Atom Egoyan, Aznavour campe un personnage défait, qui prononce cette parole mémorable au sujet des dirigeants turcs, qui refusent toujours de reconnaître le fait génocidaire plus d'un siècle après les faits : "Faut-il que ces gens nous haïssent pour nous avoir tués et pour nous interdire de dire qu'ils nous ont tués". Cet Aznavour-là, dans cette scène où, hagard, il paraît n'avoir plus d'âge, est l'homme profond, celui dont la brisure n'a pu se refermer qu'au prix d'une nouvelle parenté, d'une appartenance fougueuse, d'un patriotisme d'adoption fondé sur la sensibilité universelle. Soudain la France vint.

L'itinéraire d'intégration suppose dans un premier temps la négation de ce fardeau, sans laquelle le relèvement vital est impossible, et la volonté féroce de réussir ; ce que les théoriciens de la nationalité nomment l'assimilation. Aznavour s'est donc assimilé, et il l'a fait autant par rage de la blessure que par amour de l'adhésion. Il a ainsi réconcilié ses ancêtres, et tous ceux qui avaient connu le même itinéraire de délaissement (environ 500 000 Français d'origine arménienne, descendants des rescapés du génocide vivent actuellement en France), avec un destin national, celui qu'offrait la République de Lamartine, de Léon Gambetta, de Jaurès, de Maurice Barrès, d'Anatole France et de Clémenceau (tous grands arménophiles). Aznavour s'est donné du mal, beaucoup de mal à chanter comme l'on se reconstruit, avec la ténacité qu'évoque la phrase superbe de Malraux : "Dans le silence séculaire de l'acharnement" (La lutte avec l'ange). Sa voix a résonné contre le silence, celui auquel avait été condamnés naguère les siens, mais aussi les déshérités de son temps, les errants, les hypersensibles, artistes, bohèmes, homosexuels ou blessés de la vie.

La France trouvait en lui l'écho de sa générosité

Sa célébrité a effacé l'anonymat dans lequel se glissèrent les Arméniens de France jusqu'aux années soixante-dix, rompus qu'ils étaient à raser les murs en baissant le regard comme la tradition ottomane le leur avait imposé depuis des siècles, tout occupés à apprendre la langue et les lois françaises. L'homme qui s'est éteint le 1er octobre 2018 venait des profondeurs de l'histoire des peuples ressuscités. En lui et en son mètre soixante d'énergie planétaire, la France a trouvé l'écho de toute la générosité dont elle est capable, c'est pourquoi elle l'aimait.

C'est après avoir démontré son talent tricolore, sans faire mention de ses racines, condition indispensable pour faire figurer son nom "en haut de l'affiche", qu'il devint le chanteur français le plus célèbre au monde, lui qui n'avait aucun mal à entonner ses chansons dans d'autres langues grâce à la richesse de sons exceptionnelle qu'offre la langue arménienne. La deuxième partie de sa vie est alors libérée du poids de l'exemplarité, il peut enfin théoriser son appartenance, "100 % Français, 100 % Arménien", comme il l'a dit et répété avant de devenir ambassadeur extraordinaire de l'Arménie, d'inaugurer le musée qui lui est consacré à Erevan, de devenir un héros national tant sur les bords de la Seine qu'au pied du mont Ararat, de voir une étoile à son nom dévoilée sur Hollywood Boulevard.

En 1975, pour les soixante-ans du génocide de 1915, sur une musique de son compatriote Georges Garvarentz, il chante "Ils sont tombés", dont il écrit les paroles : "Moi, je suis de ce peuple, qui dort sans sépulture, qui a choisi de mourir sans abdiquer sa foi, qui n'a jamais baissé la tête sous l'injure ; et qui ne se plaint pas". C'est sans doute cette paix intérieure qui manque le plus à la France d'aujourd'hui.