Les êtres que la médecine déclare "différents" peuvent-ils faire avancer le monde ? C'est à cette question que se frotte la Mexicaine Sabina Berman dans ce premier roman aux allures de fable philosophique. Karen, son héroïne, est autiste. Murée dans le silence, elle ne sait pas parler, mange avec les doigts, grogne, bave lamentablement, ne parvient à bégayer qu'une seule syllabe - "moi" - et passe ses journées prostrée dans un antre souterrain.
C'est l'histoire de cette enfant sauvage que raconte Sabina Berman, de cette gamine qui semble irrécupérable, qui est constamment victime de ses émotions - peur, joie, douleur - et qui vit loin de tout, face à la mer, dans la propriété de sa famille, une vieille dynastie de pêcheurs de thon en faillite. Une loque, Karen ? Pas pour sa tante Isabelle, qui a décidé de la "transformer en être humain". Et de lui apprendre à parler, à ne plus avoir peur de son handicap mais, au contraire, à en faire une arme pour affronter le monde. Mission réussie : la jeune autiste sortira peu à peu de sa carapace de silence, aidera sa tante à relancer l'entreprise familiale et deviendra une pionnière en la matière. "J'ai eu l'idée d'une pêche au thon sans violence, une pêche humanitaire", dira Karen à la fin de ce récit où l'écologie se mêle à la réflexion sur la maladie mentale. Et où il est aussi prouvé que les écrivains ressemblent parfois aux autistes parce qu'ils sont, comme eux, des noeuds d'émotion. Un roman inclassable, original, même si les filets de la Mexicaine plongent parfois dans des eaux trop angéliques, avec une morale qui aurait gagné à être moins appuyée.