Alexis Lacroix: L'oeuvre de Mazarine Pingeot gagne en densité. J'ai aimé ici la façon dont elle sait entrelacer deux histoires du dernier demi-siècle: celle de l'Algérie depuis sa guerre d'indépendance, suivie de nombreux conflits mémoriels, et celle de l'Argentine, depuis que le fascisme de Videla a contraint les intellectuels de gauche à la quitter pour un exil instable en France. Tresser ces deux drames relevait de la gageure: l'auteur de Théa y parvient.

Delphine Peras: Hélas non! Il y a loin de l'intention à la façon, dans ce roman très bavard, au style alourdi par l'emploi du passé simple - parce qu'il se déroule en 1982? Sa narratrice, Théa, 22 ans, de son vrai prénom Josèphe, ainsi baptisée par ses parents après la mort accidentelle de leur petit Joseph - voilà pour le trauma originel -, me paraît caricaturale. On la sent plus préoccupée par son histoire d'amour avec Antoine l'Argentin, forcément beau et secret, que soucieuse de s'informer vraiment sur le passé, notamment celui de son propre père, pied-noir...

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A. Lx: Sur ce dernier point, je suis d'accord. Mais l'essentiel réside ailleurs, dans la maîtrise avec laquelle l'auteur montre comment les vicissitudes de sa relation à éclipses avec Antoine décloisonnent progressivement son imaginaire - et aiguisent sa curiosité. Surtout, Mazarine Pingeot met très bien en scène ce lent processus d'éveil, ce long détour vers autrui qui permet, in fine, à Théa de déchiffrer les non-dits de son histoire. Je ne parlerais pas de style "alourdi" mais "digressif". Et pour cause, Théa est (aussi) une quête initiatique.

D. P.: Précisément, qu'il est long et lent le récit de Théa! Elle décrit par le menu chacune de ses journées, chacun de ses faits et gestes, de ses états d'âme. L'ennui s'installe d'autant plus que la romancière rabâche - à propos de la mère dépressive et négligée de son héroïne et de ses mains moites, etc. En outre, son personnage d'étudiante à la Sorbonne, travaillant sur "la littérature testimoniale", n'est guère crédible. Quant aux scènes d'amour, je les trouve souvent convenues.

"Le roman n'est pas son fort"

A. Lx: Tu as le droit de ne pas apprécier, mais, de grâce, pas de caricature! Scène intime pour scène intime, je ne les trouve pas si convenues. Observe avec quelle précision, et surtout quelle grande sensibilité est dépeint l'émoi amoureux. En bonne lectrice de Levinas, Pingeot pense que, lorsqu'on aime, il faut se résoudre à ce que l'aimé(e) nous échappe: c'est exactement ce qui arrive à Théa, devenue l'otage d'Antoine. "Il était là et m'abandonnait, loin et proche, autre part. [...] Quand je me réveillais, il était parti." Convenu, tu es sûre?

D. P.: S'il faut convoquer Levinas pour trouver de l'originalité au sempiternel schéma "tu-me-fuis-je-te-suis-je-te-fuis-tu-me-suis"... C'est entendu, Mazarine Pingeot a du fond. Mais le roman n'est pas son fort, comme en témoignent également Zeyn ou la reconquête et Mara, particulièrement ratés. Ses récits autobiographiques, Bouche cousue et Bon Petit Soldat, et son essai sur La Dictature de la transparence, m'ont autrement convaincue de ses talents d'écrivain.

THÉA, par Mazarine Pingeot. Julliard, 346p., 20¤.