Né en 1961, Rick Moody a grandi dans une banlieue résidentielle du Connecticut où il a bien failli sombrer : alcool, drogue, solitude, il est passé par l'hôpital psychiatrique avant de comprendre que la littérature serait la plus efficace des thérapies. Et le miracle s'est produit : l'ex-borderline est devenu un médium, qui n'a pas son pareil pour déceler les dérives de son époque. C'est le sujet du magistral Purple America, publié aux Etats-Unis en 1997. Il y est beaucoup question du péril atomique. Mais ce n'est qu'un prétexte : chez Moody, les risques de contamination ne sont pas seulement ceux du Nuclear Age. Ils menacent aussi les consciences : sur fond de psychodrame familial, ce récit allégorique met en scène l'implosion des idéaux et le big bang des utopies sur un continent où l'insignifiance diffuse sa pourpre sournoise, comme un nuage radioactif. Mais le romancier n'en reste pas là, il dresse le désastreux inventaire des pathologies de la parole dans l'Amérique des computers, cette Babel aphasique où la dictature Microsoft a tué la communication.
Et dans ses livres suivants, Moody a confirmé qu'il était capable de rivaliser avec les Don DeLillo et autres Thomas Pynchon. En signant de remarquables nouvelles (Démonologie, implacable miroir d'un monde où tout est simulacre) et un roman à double fond, Tempête de glace, où de sordides affaires de famille se mêlent aux désillusions politiques. C'est ce va-et-vient entre les drames privés et les grandes implosions collectives qui fait la force de Moody. Il poursuit son travail de sape dans son dernier roman, Le script. La cible ? Le saint des saints de la société du spectacle : télé et cinoche. Avec un scénario en boucle qui ne cesse de cascader, afin de parodier le vertigineux zapping dont notre temps est la proie. "Les gens deviennent idiots devant une caméra", lance Moody, qui brosse au vitriol le portrait d'une productrice de cinéma foutraque, sorte de mère Ubu du show-biz. Décidément, Moody n'a pas fini de fracasser les idoles de l'Amérique, un continent qui, pour lui, n'est qu'un immense reality show.