Evidemment, pour nous tous, il ne peut pas porter un autre titre. Magnifié par les yeux de braise de Vivien Leigh et les moustaches canailles de Clark Gable dans une superproduction hollywoodienne, ce roman est et restera à tout jamais Autant en emporte le vent. Et pourtant... Lorsque la maison Gallimard traduit la saga échevelée de Margaret Mitchell en France, juste avant la guerre, le choix du titre donne lieu au plus célèbre brainstorming de l'édition française. Comment traduire Gone with the Wind ? Toute la maison - écrivains, éditeurs et jusqu'au patron lui-même - y va de ses propositions griffonnées sur de petites feuilles à l'en-tête de la NRF. Florilège : "En allé au vent", "Soufflé par le vent", "Après le vent", "Le vent du nord", "A la merci du vent", "Vent contraire", "Evanoui dans le vent", "Le vent dans les voiles"... Aucun ne fait l'unanimité. Soudain, Jean Paulhan, l'éminence grise de Gaston Gallimard, trace quelques mots de sa belle écriture : "Autant en emporte le vent". Ce fut comme une évidence.
C'est d'ailleurs sous ce titre iconique qu'une nouvelle traduction du pavé de Margaret Mitchell paraît aujourd'hui chez Gallmeister. Un véritable événement éditorial. Petit retour en arrière : le 11 août 1949, l'auteure d'Autant en emporte le vent est percutée par un chauffeur de taxi dans une rue d'Atlanta. Elle meurt cinq jours plus tard. Conséquence, son oeuvre est tombée dans le domaine public soixante-dix ans après sa mort, le 1er janvier 2020.

Les propositions de traduction du titre "Gone with the wind" formulées par divers membres de la maison Gallimard avaient été présentées lors de la grande exposition Gallimard qui s'est tenue à la Bnf, en 2011.
© / Gallimard/Bnf
"Le roman de Margaret Mitchell est un monument de la littérature américaine et nous nous sommes lancés dans ce pari fou : retraduire ses 1500 pages !" raconte l'éditeur Oliver Gallmeister. "Je me suis confinée pendant un an avec Scarlett et Rhett Butler à raison de cinq ou six heures par jour. Le style du roman est très fleuri et j'ai dû faire beaucoup de recherches pour le nom des étoffes, des robes ou des arbres", confirme la courageuse traductrice, Josette Chicheportiche.
Interdit par les Nazis...
Jusqu'à présent, seul Gallimard, propriétaire des droits, pouvait éditer ce chef-d'oeuvre sudiste en France. En 1936, la maison avait pourtant "raté" le roman de Margaret Mitchell, alors totalement inconnue, suite à une fiche de lecture peu enthousiaste de Ramon Fernandez. Mais Gaston Gallimard, qui fréquente les salons, croise un beau jour la baronne de Breteuil, laquelle lui en dit le plus grand bien. Et il apprend que le roman vient d'obtenir le prestigieux prix Pulitzer aux Etats-Unis. Le nez toujours creux, "Gaston" parvient à récupérer in extremis la traduction du roman qui devait paraître chez Hachette et le publie sous sa bannière.
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C'est la seule fois, dit-on, où le patron ne suivit pas les recommandations de son sacro-saint comité de lecture. Bien lui en prit : paru début 1939, le roman connaît un certain succès. Même Robert Brasillach l'encense. Mais en 1941, coup de théâtre, il est interdit par les Allemands, qui ne goûtent guère la littérature américaine. "Les nazis se sont aperçus qu'Autant en emporte le vent pouvait se lire comme une ode à la résistance en temps de guerre, en l'occurrence la guerre de Sécession", précise Anne Assous, la patronne de Folio, collection de poche de Gallimard.
Une traduction, une époque
C'est donc à la Libération que le gros roman de Margaret Mitchell va triompher, porté par sa mythique adaptation au cinéma (huit oscars !), qui sort sur les écrans français en 1950. Il restera longtemps le best-seller absolu de Gallimard (avant d'être détrôné par Le Petit Prince). "Nous l'avons édité sous près de dix formes différentes et vendu au total à près de deux millions d'exemplaires", confirme Anne Assous.
Alors, pourquoi en publier une nouvelle traduction aujourd'hui ? "Les traductions vieillissent avec le temps, il faut les dépoussiérer", estime Oliver Gallmeister. Pierre-François Caillé, le traducteur de 1939, avait un style lyrique, typique de son époque. Il lui arrivait aussi de sauter des passages. Ainsi la phrase imagée : "A small fiend with a pair of hot tweezers plucked behind Scarlett's eyeballs", traduite dans l'édition Gallmeister par : "Un petit diable avec une paire de tenailles rougies au feu pinça les yeux de Scarlett", se réduit dans l'édition Gallimard à un bref : "Les yeux de Scarlett étincelèrent"...
Comment faire parler les Noirs dans la traduction française ?
Et puis il y a la question - hautement inflammable par les temps qui courent - de la manière dont on fait parler les Noirs dans le roman. Eternel dilemme, que l'on voit resurgir régulièrement à propos du langage caricatural des Africains de Tintin au Congo, une oeuvre contemporaine d'Autant en emporte le vent... En 1939, Pierre-François Caillé choisit, selon ses propres termes, de faire parler les Noirs de la plantation en "petit nègre", notamment en remplaçant les r par des apostrophes, ce qui donne : "Tous ces Yankees, la p'emiè' fois qu'ils m'ont vu, ils m'ont appelé 'missié o'Ha'a'."
Chez Gallimard, on a bien conscience que cette traduction à l'ancienne pourrait choquer en 2020. C'est sans doute pour cela que la maison a décidé de republier le roman en Folio - le jour même de la sortie de la version Gallmeister... - en y adjoignant un échange de lettres inédites entre Caillé et Margaret Mitchell. Dans l'une d'elles, la romancière américaine, qui lit le français, dit apprécier que son traducteur ait tenté de restituer le "dialecte nègre".
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De son côté, Josette Chicheportiche a adopté un autre parti : "Je ne voulais pas de ce style qui omet les r et j'ai tenté de rendre la langue des esclaves par un style chantant ou l'absence de négations." Ainsi, sous sa plume, le passage cité plus haut est devenu : "Et tous les Yankees quand y me voyaient la première fois, y m'appelaient m'sieur O'Hara." "C'est vrai, c'est un roman daté dans la manière de décrire les rapports raciaux et l'esclavage dans le sud des Etats-Unis de l'époque, mais en même temps, Scarlett est une féministe avant l'heure : elle travaille, n'aime pas trop élever ses enfants et boit de l'alcool", rappelle Oliver Gallmeister.

Un exemplaire du livre de Margaret Mitchell "Autant en emporte le vent" -signé par le producteur, le réalisateur et la plupart des acteurs du film qui en fut tiré en 1939.
© / afp.com/Gabriel Bouys
Reste que s'il y a une chose qui ne devait pas être changée dans la nouvelle traduction Gallmeister, c'était bien le titre. Certes, on a un peu toussé du côté de chez Gallimard, mais on a fini par accepter qu'il soit repris tel quel. La quatrième de couverture de l'édition Gallmeister précise d'ailleurs courtoisement : "Les éditions Gallimard lui donnèrent son titre devenu mythique : Autant en emporte le vent."
Même s'il fut trouvé par Jean Paulhan, on peut considérer que ce titre est le fruit d'un travail collectif, un peu à l'image d'un slogan publicitaire imaginé par plusieurs créatifs. Il s'agit même d'une oeuvre encore plus collective qu'on ne le pense. Car il y a un petit détail que l'on omet souvent de raconter dans cette histoire : à l'origine, "Autant en emporte le vent" est un vers de François Villon, tiré de son célèbre Testament. Un recueil de poèmes publié en... 1461.
Autant en emporte le vent
Par Margaret Mitchell, trad. de l'américain par Josette Chicheportiche.
Gallmeister, deux volumes de 720 p., 13 ¤ chacun. Parution le 11 juin.
Folio réédite pour sa part le roman en deux volumes dans la traduction de Pierre-François Caillé (784 p. et 832 p., 13 ¤ chacun).
