Voici un article dont la sincérité sera peut-être mise en doute par quelques lecteurs. Il est vrai qu'il concerne le dernier livre de Françoise Giroud, qui, en 1953, fonda ce journal en compagnie de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Il est vrai aussi que ce livre a été écrit sous forme de conversations avec une journaliste de L'Express, Martine de Rabaudy. Et il est vrai enfin que l'auteur de ces lignes-ci travailla quelques années, à L'Express, aux côtés de Françoise Giroud, et apprit beaucoup d'elle.
Autant de raisons d'être soupçonné. Pourtant, la vérité a des droits. Ils imposent d'écrire que ce livre est un bien bon livre, vif, éclairant, bourré d'informations et de réflexions qui donnent au lecteur le sentiment, réjouissant, d'être plutôt intelligent.
Dans les années 50, à l'époque où L'Express s'imposa comme le premier hebdomadaire d'information de ce pays, une campagne avait été menée (déjà) en faveur de la lecture. Des affiches apposées dans les gares et autres lieux publics montraient Gérard Philipe et quelques vedettes de ce temps dévorant un livre à belles dents. Ce n'est pas un hasard si cette image oubliée a resurgi soudain: on lit ce livre avec gourmandise. Peut-être aussi avec quelque nostalgie.
C'était l'époque des débats passionnés: les guerres de décolonisation, les tâtonnements de la construction européenne, le passage d'une République à l'autre, la France au bord de la guerre civile (Françoise Giroud révèle ainsi qu'un tueur avait été payé pour assassiner Pierre Mendès France). Cette violence-là heureusement exceptée, la vie politique française avait une autre force et une autre gueule qu'en ces temps où elle n'est plus que gestion. Les intellectuels participaient à ces batailles et les écrits de la plupart, bien qu'inspirés par cette brûlante actualité, défient le temps.
Des phrases courtes, pas d'adverbes inutiles On peut se gausser aujourd'hui de leurs erreurs d'analyse, celles de Sartre, par exemple, qui, dit Françoise Giroud, a entraîné quasiment une génération dans un «naufrage intellectuel». Mais elle ajoute: «Quand on ne bouge pas, on ne risque pas de faire des erreurs. On vieillit bien tranquillement dans son coin. Ces hommes [...] n'étaient pas tranquilles. Ils ne supportaient pas le monde comme il va, ils avaient du courage, ils ont pris des risques.»
Elle n'excuse pas ces erreurs, mais la voici devenue plus indulgente. Elle n'a plus de ces formules assassines, comme celle qui contribua à ruiner, en 1974, la campagne présidentielle de Jacques Chaban-Delmas, la célèbre: «On ne tire pas sur une ambulance.» Mais le trait est toujours juste. Ainsi: «Mendès n'avait pas comme Mitterrand une bonne grosse ambition violente, qui fait que l'on écarte tout sur son passage. Sa faiblesse était là. Une fois au pouvoir, il était formidable pour prendre les décisions [...]. Il était démocrate et républicain. Ce n'est sûrement pas le meilleur moyen pour faire une carrière politique durable.»
Tout, ainsi, est dit. Et la forme joue là son rôle essentiel. Des phrases courtes, pas d'adverbes inutiles, peu de «propositions subordonnées» (comme les appelaient nos grammaires), presque aucun adjectif. Sur cette écriture journalistique qui n'est pas, comme le souligne Françoise Giroud, un sous-produit de la littérature mais une discipline particulière, ce livre recèle quelques pages qui devraient être affichées dans toutes les écoles de journalisme.
Elle ajoute que, pour bien écrire, même les plus doués doivent «travailler dur». Quelques-uns peuvent en témoigner, qui savaient combien d'heures elle s'enfermait dans son bureau pour composer son éditorial.
Un article facile à lire, riche en informations, émotions et réflexions est le fruit d'un stress durable, d'une vraie capacité à se critiquer et, parfois, de longues recherches. Les meilleurs le savent. La preuve: ce livre.