A chaque pays sa spécialité. La France a le cassoulet, le Mexique ses révolutions. Bouille ronde et ventre de même, moustache de bon vivant et grosses lunettes d'intello, Paco Ignacio Taibo II (alias PIT II) sort juste de table. Il n'est pas pour rien amateur de ragoûts gascons et de mythes révolutionnaires. Depuis plus de trente ans qu'il écrit, cet aficionado d'Alexandre Dumas n'a cessé de montrer un bel appétit pour la littérature épique et une passion pour les révoltés en tout genre, ces héros de la lutte finale dont il met en scène les destins sur fond de drapeaux noirs et rouges. Plus notre monde perd ses illusions et ses utopies, plus ce Mexicain jovial et combatif s'entête, fier de ramer à contre-courant. Non sans raison d'ailleurs, puisque, avec une cinquantaine de livres, il a su s'imposer, de polars en biographies historiques, comme l'un des meilleurs et des plus populaires écrivains d'Amérique du Sud, dont il incarne la relève.

Il est vrai que le bonhomme est malin. Il serait même capable de convaincre le président des Etats-Unis des vertus de la révolution! C'est d'ailleurs chose faite depuis cette fameuse soirée de 1995 où, lors d'un dîner chez le romancier William Styron en compagnie de Gabriel Garcia Marquez et de Carlos Fuentes, Bill Clinton lui-même confia que son auteur favori s'appelait... Paco Ignacio Taibo II.

Des histoires à la mesure de son imagination Dans le salon d'un petit hôtel parisien, notre moustachu en rit encore. Après avoir avalé une énième gorgée de Coca-Cola («Che Guevara ne buvait que ça!») et allumé sa énième Delicados (hélas! le Che était asthmatique), il confie: «Clinton m'a fait un sale coup. Tous les journalistes des Etats-Unis se sont mis à me courir après. J'ai dû passer quinze jours planqué sous ma couette, le téléphone débranché. On ne choisit pas ses lecteurs! Et puis, Castro aussi me lit.»

Si PIT II rassemble un public aussi éclectique, c'est d'abord du fait de son parcours un peu spécial. Né à Gijon, en Espagne (où il a monté un festival de polars), et descendant de comtes castillans - dont la devise était «Mieux avec le peuple que seuls» - Paco avait 9 ans lorsque sa famille, fuyant le franquisme, se réfugia au Mexique. Le père et le grand-oncle l'initièrent alors aux ténors de la littérature... et de la révolution. «Aujourd'hui, je me sens mexicain à 100%», affirme Paco. Ça tombe bien: il est aussi reconnu comme le père du néopolar sud-américain, notamment depuis qu'il a donné naissance, en 1976, à Hector Belascoaran Shayne, un héros si populaire qu'il dut le ressusciter après l'avoir tué par inadvertance.

A l'époque où chacun prenait le roman policier pour une sous-littérature réaliste réservée aux Anglo-Saxons, PIT II sut démontrer le contraire en rédigeant en espagnol ces romans, noirs et loufoques, d'excellente tenue. A mi-chemin de la tradition épique à la Dumas et du réalisme magique à la Garcia Marquez, du polar américain ou français, et du comique version Laurel et Hardy, PIT II a pimenté cet ensemble hétéroclite de nostalgie révolutionnaire et de truculence, de souriant scepticisme et de populisme jamais mièvre. Un mélange détonant qui fit l'effet d'un cocktail Molotov sur la petite planète littéraire.

Ainsi Ombre de l'ombre, son meilleur roman (1), raconte-t-il comment, en 1922, un journaliste spécialisé dans les affaires criminelles, un avocat défenseur des prostituées, un poète compagnon de Pancho Villa et un Chinois anarchiste entreprennent de résoudre un mystère ahurissant au cours d'une partie de dominos. Dans A quatre mains, roman puzzle en 136 chapitres et au moins quatre énigmes, ou encore dans Le Rendez-vous des héros, où Sherlock Holmes débarque à Veracruz en compagnie du fils du chien des Baskerville, de Wyatt Earp, de d'Artagnan et d'un nombre appréciable de tigres malais, Paco Ignacio Taibo II déroule des histoires à la mesure de son imagination. A la confluence des mondes qu'il aime. Et à la rencontre du public. «Je suis un auteur populaire. Je travaille pour distraire mes lecteurs, leur apporter un peu de lumière dans le tunnel, et reconstruire des mythes auxquels ils pourront s'accrocher. Entre le mythe et le fait, il y a une place privilégiée pour le vulgarisateur, au sens noble du terme. Et c'est cette place que je veux occuper.»

Restaurer ces mythes, c'est aussi le but avoué d'Archanges, le dernier livre de PIT II, qui raconte Douze Histoires de révolutionnaires sans révolution possible. Chacun de ces récits authentiques pourrait être, en soi, le point de départ d'un roman, tant ces destins sont fascinants. Connaissez-vous Juan Escudero, maire «rouge» d'Acapulco dans les années 20, harcelé et emprisonné par la police pour avoir pris la défense des dockers? A plusieurs reprises, il reçoit le coup de grâce d'un policier sans qu'on parvienne à l'achever. Après qu'un médecin a retiré de son crâne une pleine cuillerée de cervelle brûlée, Escudero poursuit son combat sur une chaise roulante et finit sa vie à l'âge de 33 ans dans les bras de ses camarades...

Avez-vous entendu parler de Larissa Reisner, née à Lublin, en Pologne russe, le 1er mai 1892? Cette pionnière de l'Octobre rouge, devenue reporter de guerre, arpente tous les fronts, des canonnières de la Volga aux bassins houillers du Donbass. Et sa plume ne tremble pas quand il s'agit de raconter comment le parti des travailleurs maltraite le peuple. Quand Larissa meurt, à 34 ans, de la malaria et du typhus contractés en Afghanistan, le parti se frotte les mains avant de vomir la mémoire de cette femme à l'idéal d'acier.

On pourrait également citer Diego Rivera et la grande fresque du syndicat des peintres mexicains, ou encore l'aventure de Max Hölz, le Robin des bois des révolutionnaires allemands... Chaque fois, PIT II travaille en historien engagé - il est l'auteur remarqué d'une biographie du Che - c'est-à-dire à partir des faits, sans gommer les aspects sombres de ses personnages, mais toujours soucieux d'humaniser l'Histoire.

Utopies, Coca-Cola et humour «Ces héros me plaisent parce qu'ils ne cadrent avec aucune histoire officielle, explique-t-il. Ils font partie de mon panthéon personnel. Aujourd'hui, ils n'ont peut-être pas le vent en poupe, mais ils véhiculent une morale, un idéal, et chez moi, au Mexique, où un tiers de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, le mot ''révolution" a toujours un sens. Qu'importe que Larissa ait gagné ou perdu. Son destin montre que, si l'on veut vivre pour certaines valeurs, ces valeurs méritent aussi que l'on meure pour elles. L'Histoire est un pendule: elle va, elle vient, un jour il faudra bien revenir aux vraies références.»

Et PIT II lève sa bouteille dans un grand rire: «On ne peut pas vivre sans utopies, sans Coca-Cola et sans humour. Dommage que tant de révolutionnaires aient manqué d'humour.» Encore un marxiste tendance Groucho? «Non, tendance Harpo. C'était le plus radical, le plus impossible des Marx Brothers!»

(1) Publié chez Rivages en 1992, comme la plupart de ses polars. La suite d'Ombre de l'ombre est prévue pour mai prochain.