Carlos Fuentes, qui vient de disparaître à 83 ans, avait des allures de prince, avec sa moustache impeccable, sa culture époustouflante et sa conversation éblouissante. Au Mexique, sa patrie, il était depuis longtemps une légende et, sur l'olympe de la littérature latino-américaine, il s'était sculpté un profil de condor, un condor dont l'aile immense, à la dimension de la planète, colportait une des oeuvres les plus cosmopolites du 20e siècle. Car ce fils de diplomate qui avait grandi entre deux chancelleries et qui fut ambassadeur à Paris à la fin des années 1970 était un enjambeur de frontières, un brasseur d'histoires, un apôtre du melting-pot culturel. "Etre Mexicain, disait-il, c'est être universel. Nous sommes le fruit d'incessants métissages, un perpétuel mélange entre civilisations indiennes, précolombiennes, espagnoles, africaines." Et dans un discours prononcé lors de la réception du prix Cervantes, en 1987, Fuentes ajoutait: "Ecrivains, nous sommes aussi des citoyens, préoccupés à part entière par l'état de l'art et l'état de la cité."
La plume de Fuentes, entre fiction et rationalité
D'un livre à l'autre à la croisée du roman et de l'essai, l'oeuvre de Fuentes ressemble à un gigantesque concert de mythes et de légendes. On y voit Don Quichotte et Faust aller à la rencontre des divinités aztèques en compagnie de Shéhérazade et des grands mystiques espagnols, au coeur d'un Mexique où coexistent les cosmologies traditionnelles et les emprunts à la culture européenne, les superstitions locales et la foi dans le progrès, l'enracinement dans le passé et le désir de concrétiser les utopies tournées vers lavenir, autant d'éléments qui formaient ce que Fuentes appelait un "réalisme symbolique", à mi-chemin entre la fiction et la rationalité. "Je crois à la littérature et à l'art qui s'opposent à la réalité, l'agressent, la transforment et, ce faisant, la révèlent et l'affirment" expliquait celui qui commença à écrire sous le signe des romanciers nord-américains Dos Passoset Faulkner, surtout avant de creuser son sillon avec ses propres obsessions: au fil du temps, ses romans seront tous hantés par le sacré, cette "cérémonie secrète" où les êtres se mesurent à l'infini, au désir qui les dépasse, à la beauté inaccessible, des rêves qui les renvoient cruellement à leur finitude, en les condamnant à "une existence schizophrène".
Des oeuvres incontournables
Parmi les romans de l'écrivain, trois restent gravés dans le patrimoine littéraire: La plus limpide région (1958). Une sorte de biographie romancée de la ville de Mexico, à travers ses classes sociales, son passé, son présent, sa géographie tentaculaire, ses perpétuelles métamorphoses, ses mythes, ses images si contrastées, avec près de cent personnages qui sont autant de visages d'une cité babélienne et cosmopolite. La mort d'Artemio Cruz (1962). Un portrait-robot du grand bourgeois mexicain, responsable de la faillite spirituelle du Mexique moderne. Sur son lit de mort, le patriarche Artemio Cruz évoque sa participation à la Révolution mexicaine puis la perte de ses idéaux. Corrompu, opportuniste, il incarne tous les paradoxes de l'histoire récente du Mexique, cet "infortuné pays qui à chaque génération doit détruire les anciens possesseurs et les remplacer par de nouveaux maîtres, aussi cupides que les précédents". Terra Nostra (1975). Mêlant fantastique et philosophie, cette fable interroge le choc de deux cultures, à lépoque où l'Espagne découvrit le Nouveau Monde, au-delà des océans, avec un personnage central qui évoque à la fois Charles Quint et Philippe II.
