Jadis, on la surnommait "la Venise du Nouveau Monde", et c'est aujourd'hui une Babel délirante aux allures de Sodome. Mexico? Une fée en guenilles. Une poudrière. Une jungle urbaine. Excessive et envoûtante, cacophonique et déchirée, cette capitale décapitée est l'héroïne de nombreux romans publiés ou réédités à l'occasion du prochain Salon du livre de Paris, où seront invités une quarantaine d'auteurs venus du pays de Pancho Villa.

A tout seigneur, tout honneur: c'est le conquistador des lettres mexicaines, Carlos Fuentes, qui fut le premier à ausculter le coeur déjà affolé de la ville, à la fin des années 1950. Avec La Plus Limpide Région (Folio), il signait l'un de ses meilleurs romans, faisant de Mexico une sorte de Gorgone des temps modernes, un monstre qui exigeait un récit émietté, dévoré de l'intérieur, composé comme un puzzle où se télescopent toutes les contradictions du Mexique d'après guerre.

"Ville aux falaises carnivores, écrit Fuentes, ville douleur immobile, ville aux nerfs noirs, ville du rire jaune, ville de la puanteur torve, ville reflet de la furie, ville en tempête de coupoles, ville tissée dans l'amnésie, ville famélique, ville lèpre et colère enfouie, somptueuse cité. Nopal incandescent. Aigle sans ailes. Serpent d'étoiles. C'est ici que le sort nous a placés. Que pouvons-nous y faire. Dans la plus limpide région de l'air."

Dans le sillage de Fuentes, au mitan des années 1960, José Agustin a écrit un autre classique, Mexico midi moins cinq (La Différence), où il retrace le périlleux parcours d'un adolescent qui veut briser tous ses carcans - familiaux, moraux, sexuels - dans une cité prête à se saborder à cause de son gigantisme: réédité vingt fois au Mexique, ce roman allait devenir l'emblème de la génération qui se révolta en 1968, avant d'être tragiquement traumatisée par le massacre de Tlatelolco.

Si Fuentes et Agustin purent encore cadrer Mexico dans une seule focale, si foisonnante soit-elle, leurs successeurs n'y parviendront plus, car il y a maintenant une infinité de villes sous le gigantesque sombrero de la même mégalopole.

Au détour du Maître du miroir (Denoël), l'excellent Juan Villoro décrit Mexico comme un inextricable écheveau de métissages où se croisent "l'Occident et l'Amérique indienne, l'étranger et l'autochtone, le soi et l'autre". Et Fernando del Paso lui emboîte le pas, nous invitant (avec Palinure de Mexico, Points/Seuil) à nous perdre dans les entrailles d'une cour des miracles qu'il repeint aux couleurs de Rabelais. Même démesure dans les polars de Paco Ignacio Taibo II, ou sous la plume enragée de Fabrizio Mejia Madrid, qui - dans Le Naufragé du Zocalo, aux éditions Les Allusifs - va le plus loin pour mettre en scène la plus tentaculaire des citadelles. "Nous formons, explique-t-il, la génération qui a mis, au sens propre, la main à la pâte pour rassembler les ruines après le tremblement de terre de 1985, et c'est peut-être pour cette raison que nous voyons en Mexico une ville totalement folle, qui ne sait même plus si elle compte 18 ou 20 millions d'habitants."

Folie, oui. Et monstruosité à tous les carrefours, près des impasses de l'apocalypse, qu'arpentent des auteurs comme Enrique Serna (Quand je serai roi, chez Métailié) ou Guillermo Arriaga (Mexico quartier sud, chez Phébus), qui réinventent Céline dans des romans déboussolés où Lucifer orchestre sa danse macabre, en quatre temps: violence, drogue, corruption et misère. Parce que Mexico est désormais la capitale du chaos.