Pour la France, elle est avant tout la génitrice de Marie-Antoinette. Mais aucune femme, sauf Catherine II de Russie, n'a au XVIIIe siècle été aussi puissante que Marie-Thérèse d'Autriche (1717-1780). Elle sera une exception chez les Habsbourg, en succédant à son père puisqu'aucun de ses frères ne survivra. Son règne dura quarante ans sur le plus grand Empire d'Europe. Alors que sa rivale russe gouverna comme un homme, Marie-Thérèse su utiliser des armes plus féminines et maternelles. Et quand, comme Élisabeth Badinter, on passe ses journées plongé dans les archives du siècle des Lumières, il est difficile de ne pas être fasciné par ce destin-là.

Après avoir, dans Le Pouvoir au féminin, dressé le portrait psychologique d'un monarque à la "clémence gracieuse" et au caractère d'acier, la philosophe se penche dans Les Conflits d'une mère (Flammarion) sur les relations de l'impératrice avec "une ribambelle d'enfants". "Le premier volume décrivait une femme de pouvoir qui était de manière universelle dépeinte comme une diplomate admirable et quelqu'un d'extrêmement aimable. Elle séduisait tous ses interlocuteurs. Il se trouve qu'elle a aussi eu 16 enfants, dont 13 qui ont survécu aux premières années. Je me suis demandé comment elle faisait pour travailler souvent quinze heures par jour, être la femme la plus puissante d'Europe, faire deux guerres de Sept Ans, et élever complètement autant d'enfants", nous confie-t-elle.

Si, de prime abord, la vie au palais de la Hofburg, à Vienne, peut paraître très éloignée des préoccupations actuelles du lecteur, la figure de Marie-Thérèse semblera très familière à tous ceux qui luttent pour mener de front un travail prenant, une vie de couple et l'éducation des enfants. D'autant que la dépression n'a pas épargné notre héroïne, surtout après la disparition de son mari, François de Lorraine, qu'elle aimait depuis l'enfance.

Trois de ses enfants emportés par le scorbut et la petite vérole

Forte des correspondances déjà publiées, mais aussi d'un grand nombre d'archives inédites, Élisabeth Badinter décrit avec empathie l'impératrice comme l'incarnation d'un tournant, une pionnière d'une nouvelle ère de l'histoire des mères. A l'époque, le dogme du péché originel de Saint-Augustin imprègne les esprits, faisant de l'enfant un être coupable, capricieux et donc à corriger. La pédagogie augustinienne impliquait d'être des parents froids et sévères. Loin, très loin, de nos enfants-rois actuels... "Marie-Thérèse, elle, aime ses enfants, s'y attache, les pleure quand ils meurent. Quand ils sont malades, elle demande qu'on l'appelle au moindre mal. Ce sont des comportements qu'on va retrouver après Rousseau, chez les mères bourgeoises du XIXe siècle, plus actives et responsables. Tout à coup, il y a eu un attachement véritable", explique Élisabeth Badinter, qui, depuis quarante ans, ne cesse d'interroger l'amour maternel, cet "amour en plus" n'ayant rien de naturel, mais tout d'une construction historique.

Outre trois petites filles perdues en bas âge, Marie-Thérèse dut faire face au décès de trois adolescents emportés par le scorbut et, surtout, la petite vérole. Or, à chaque fois qu'un de ses enfants est touché par ce mal contagieux qui tue ou défigure, la souveraine se dit être "dans les grandes transes". Et la mort de l'un d'entre eux représente un vrai drame. Élisabeth Badinter reconnaît se sentir émue par les portraits dans le grand hall du palais d'Innsbruck figurant tous les membres de la famille impériale. Les trois filles disparues précocement sont présentes sous la forme d'anges, preuve que leur maman ne les avait pas oubliées.

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Pour mesurer cet attachement, il faut bien avoir conscience que le taux de mortalité infantile à l'époque poussait les parents à un certain pragmatisme. Quand Emilie du Châtelet - autre protagoniste badintérienne - perdit un fils de seize mois, elle-même se surprit de l'émotion ressentie : "J'en ai été plus fâchée que je ne l'aurai cru". Un propos faisant écho à la fameuse et terrible formule de Montaigne deux siècles plus tôt : "J'ai perdu en nourrice deux ou trois enfants non sans regrets mais sans fâcherie". Selon la philosophe, "Marie-Thérèse est une mère avec ses défauts, ses manquements, ses injustices, mais c'est une vraie mère". A la même époque, Marie Leszcynska, reine de France, n'ira même pas se recueillir sur la tombe de sa fille de 8 ans, qui avait été confinée à l'abbaye de Fontevraud.

Attentive, Marie-Thérèse fournit des instructions aux gouverneurs et gouvernantes et régente le quotidien de sa progéniture. Emmenant certains de ses enfants à l'occasion de ses séjours à l'étranger, elle a des liens intimes avec une majorité d'entre eux, et connaît tout de leur caractère. Ce qui ne l'empêche pas de manifester des préférences flagrantes, notamment pour les aînées, ou d'en sacrifier au nom de la raison d'Etat. Telle cette pauvre Marie-Josèphe, désignée pour être reine de Naples et compagne d'un roi fort mal élevé afin de renforcer les liens avec les Bourbons. "Je n'ose la regarder sans sentir mon coeur déchiré. Ce jeune roi, élevé aucunement [...] sans secours ni conseil, tout cela fait trembler", commente l'impératrice. Marie-Josèphe meurt le 15 octobre 1767, à l'âge de 16 ans, le jour même où elle devait quitter Vienne pour épouser son repoussant fiancé.

Un réseau d'informateurs à la cour

Ces négligences éducatives à l'égard de certains de ses enfants ont peut-être eu un effet direct sur le destin de la France. Victime de la rougeole à l'âge de 2 ans, la petite dernière, Marie-Antoinette, est restée de santé fragile, raison pour laquelle, sans doute, elle reçut une formation superficielle. A 10 ans, elle ne sait toujours ni lire ni écrire correctement. Destinée au futur Louis XVI, l'archiduchesse peine à garder son attention quand l'abbé Vermond tente de lui inculquer un "léger vernis de la littérature française". On privilégie finalement "la forme sur le fond", avec la venue d'un coiffeur parisien chargé de remédier à "des cheveux assez mal plantés".

A l'image de ses frères et soeurs ayant émigré vers des cours étrangères, la naïve Marie-Antoinette envoie de France une missive hebdomadaire à sa mère, mais est aussi espionnée en sous-main par son ambassadeur, le comte de Mercy-Argenteau. Celui-ci n'hésite pas à créer un réseau d'informateurs à la cour, soudoyant courtisans et garçons de chambre. N'ayant pas hérité du sens politique, Marie-Antoinette se demanda bien, parfois, d'où venait l'omniscience maternelle, mais ne soupçonna jamais que Mercy et l'abbé Vermond, en qui elle avait pleine confiance, étaient des agents secrets au service de sa mère !

"Marie-Thérèse ne voulait plus d'enfant après le dixième, en sachant que l'accouchement pouvait être synonyme de mort. Marie-Antoinette est la quinzième, et elle naît en 1755, juste avant la guerre de Sept Ans. Elle n'a donc pas bénéficié de l'attention maternelle. La gouvernante raconte dans une lettre que quand Marie-Antoinette dut quitter sa mère pour rejoindre la France, les larmes étaient convenues", justifie Élisabeth Badinter.

Joseph II, "un homme éclairé" mais aussi "d'un autoritarisme fou"

Sans surprise, l'héritier du trône, Joseph, concentre les attentions. Premier héritier mâle viable depuis belle lurette chez les Habsbourg, le garçon fait preuve d'arrogance, et les candidats ne se pressent guère pour devenir son gouverneur ou professeur. Lucide sur les défauts du jeune homme, Marie-Thérèse entretient avec lui des relations à la fois passionnelles et tumultueuses. A la mort du mari, le bien-aimé mais incompétent François-Etienne, mère et fils deviennent corégents de l'Empire. De quoi aviver les clivages entre une impératrice tenant au respect des traditions et à la prudence, et un rejeton épris de modernisme et de gloire. Ce sera pour Marie-Thérèse le plus rude des conflits entre ses sentiments maternels et la politique.

Rêvant de conquêtes, Joseph veut annexer la Bavière, ce qui déclenche la riposte immédiate de Frédéric II, roi de Prusse. Marie-Thérèse négocie alors secrètement avec son pire ennemi, préférant sacrifier son orgueil et faire perdre la face à son fils pour préserver la paix et éviter un désastre à l'Empire. Une victoire pour l'impératrice, une défaite pour la mère. Longtemps cantonné à la parade militaire et aux voyages tant qu'elle était au pouvoir, Joseph II, en montant sur le trône, sera l'archétype du "despote éclairé", à la fois absolutiste brutal et réformateur épris des Lumières. "Il a séparé l'Eglise de l'Etat, aboli la torture, lutté contre sa mère pour qu'on ne persécute plus les protestants ou les juifs. C'était un homme éclairé, et en même temps d'un autoritarisme fou. Mais il a été sensibilisé aux idées libérales bien plus que les chefs d'Etat de l'époque."

En rendant son dernier souffle le 29 novembre 1780, Marie-Thérèse d'Autriche laisse une fratrie qui, contrairement à son voeu, se déchirera. "Responsable, mais pas condamnable", tranche Élisabeth Badinter. La philosophe se montre clémente envers son héroïne, également vis-à-vis des mères en général. "Moi, ça ne me choque pas. Des erreurs, on en fait toutes, en croyant souvent bien faire. Il faut démolir le mythe de la mère parfaite. Comme je le dis toujours : 'c'est aussi rare qu'un Mozart'." Ce même Mozart qui, enfant prodige, sautilla sur les genoux de Marie-Thérèse. Mais c'est là une autre histoire...

Les Conflits d'une mère, par Élisabeth Badinter. Flammarion, 270 p., 20,90 ¤.