Pour sa 34ème édition, le Salon du livre de Paris -du 21 au 24 mars- met à l'honneur les lettres argentines. LIRE et L'Express en profitent pour vous faire (re)découvrir 5 écrivains majeurs: Jorge Luis Borges, Julio Cortázar, Adolfo Bioy Casares, Ernesto Sábato, et Manuel Puig.
Jorge Luis Borges
A quoi bon écrire un livre, si ce n'est pas pour relever un challenge? Ainsi, si l'on en croit Borges, "l'entreprise de modeler la matière incohérente et vertigineuse dont se composent les rêves est la plus ardue à laquelle puisse s'attaquer un homme". Cela n'a pas, en tous les cas, effrayé l'écrivain argentin, si l'on en juge par les nouvelles réunies dans son chef-d'oeuvre, au titre janséniste et explicite: Fictions.
Paru en 1944, ce recueil a fondé tout un pan du genre fantastique moderne, avec ses jeux de logique, ses mises en abyme malicieuses, son onirisme philosophique et sa manière de faire correspondre la réalité et l'imaginaire. Tenez: l'évocation du rêve des Ruines circulaires n'est-elle pas déclinée dans le film Inception de Christopher Nolan? Pour en revenir aux nouvelles, on se demande ce qui a pu pousser un auteur français à vouloir passer sa vie à réécrire Don Quichotte de Cervantes à l'identique, et à justifier son entreprise littéraire a priori inutile -admirable Pierre Ménard, auteur du Quichotte!
L'hypermnésie du pauvre Irénée, dans Funes ou la mémoire, va quelque peu lui gangrener l'existence, car se souvenir de tout peut vous empêcher de vivre... D'étranges individus errent dans l'improbable et infinie Bibliothèque de Babel, avec ses salles hexagonales identiques et ses livres à la pagination similaire. Ce que Borges en déduit? "La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes." En d'autres termes, des immortels, comme ce monument de la littérature.
Julio Cortázar
Lire, c'est savoir sauter à cloche-pied. Et il n'est pas besoin d'être une petite fille à couettes pour en tirer la leçon, à la lecture du génial Marelle de Julio Cortázar. Au premier abord, cet objet littéraire pas comme les autres pourrait se résumer à l'histoire d'amour entre l'Argentin Horacio Oliveira et la Sibylle, une belle Uruguayenne. Cette dernière est la mère d'un enfant malade, Rocamadour.
Mais l'idylle parisienne, dans un cadre insouciant sur fond jazzy, va tourner court, en raison de la mort du gamin. La Sibylle soudain disparaît et Horacio s'en va tenter de la retrouver en Argentine, où sa route croisera celle de son vieil ami Traveler et de son épouse Talita... Il y a aussi l'ombre de l'écrivain, un certain Morelli... "On a excessivement loué l'imagination, ironise Cortázar, la pauvre ne peut pas aller un centimètre plus loin que la limite des pseudopodes." On lui donnera tort, car la trame et la prose (qui "peut s'avarier comme un morceau de rumsteck") comptent moins que le tour de force narratif de Marelle.
Comme l'auteur le précise dans le prologue, le lecteur est en effet "invité à choisir" entre deux façons de lire cette histoire: soit en suivant de manière traditionnelle les 56 premiers chapitres, soit en commençant au chapitre 73 "et en continuant la lecture dans l'ordre indiqué", en n'arrêtant pas de faire des allers-retours dans le livre.
L'ensemble devient alors ludique, vertigineux. On pourrait encore parler longtemps de Marelle, mais cette notule ne doit pas devenir l'un de ces "articles littéraires des journaux en première page et dont la fin se traîne minablement". Dont acte.
Manuel Puig
Tel un enfant suppliant sa mère de lui lire encore une histoire avant l'extinction des feux, Valentin réclame d'autres détails à Molina sur le film qu'il a choisi de lui raconter, nuit après nuit. Cette femme panthère dont il évoque les yeux verts et les ongles longs au vernis noir prend forme, tel l'épisode d'un feuilleton qui durera des semaines.
Or Molina et Valentin ne sont pas des petits garçons rêveurs, mais des compagnons de cellule dans une prison argentine, cherchant à fuir la réalité. Molina est un jeune homosexuel condamné pour détournement de mineurs et Valentin, un prisonnier politique soumis à la torture. A travers ces images décrites où la femme amoureuse devient animal, c'est le pouvoir de l'imaginaire que déploie l'auteur, Manuel Puig. Les deux hommes n'ont rien en commun mais, peu à peu, des liens et des jeux de pouvoir se nouent entre eux grâce à ces voyages immobiles, illusoires mais nourrissants.
Derrière les portes, les militaires guettent, questionnent, rédigent des rapports en trois exemplaires, mais, dans la geôle, les mots et les rêves sortent vainqueurs de la dictature. La politique, selon Manuel Puig (1932-1990), passe par ces chemins de traverse. Lui qui a connu la peur à Buenos Aires, puis l'exil au Mexique dans les années 1970, croit dans le pouvoir de la fiction.
Dans ce livre, il joue aussi avec les niveaux de langue, mêlant dialogues, notes en bas de page, récits et rêveries. Paru en 1976, Le Baiser de la femme-araignée fut adapté au cinéma en 1983, par Hector Babenco avec William Hurt et Raúl Juliá.
Adolfo Bioy Casares
Cela ressemble, de prime abord, à une variation sur L'Ile du docteur Moreau, le livre écrit par H.G. Wells près de cinquante ans auparavant. Mais ce roman est en réalité le premier à mêler récit psychologique, livre d'aventure et roman policier. Court ouvrage aux rouages implacables, L'Invention de Morel raconte les errements d'un homme qui, condamné à perpétuité (jamais on ne saura la nature précise de son crime), fuit et trouve refuge sur une île du Pacifique en apparence déserte. L'apparition inattendue d'un groupe d'individus fait soudainement basculer la vie du fuyard.
Le livre se révèle être le journal de bord d'un homme terrorisé. Lui qui voulait vivre seul et à découvert a désormais peur de ces individus qui semblent si à l'aise sur l'île, a peur de la végétation autour de lui. Mais le voilà qui tombe amoureux. Et le récit, tout en conservant la forme de journal devient pareil à son personnage : irrationnel, versant dans le fantastique et la démence.
L'Invention de Morel est un livre gigogne, une composition saisissante, un régal pour les amateurs de fantastique à la Borges. Lequel Borges, grand ami de Bioy Casares, signait la préface de la dernière traduction française d'une Invention qui, écrite en 1940, conserve encore aujourd'hui sa saveur intellectuelle et son pouvoir de séduction.
Ernesto Sábato
Difficile de ne pas donner raison à Albert Camus et à Graham Greene qui y voient un pur chef-d'oeuvre. Le Tunnel d'Ernesto Sábato, immense écrivain né en 1911 et disparu en 2011, a paru en Argentine en 1948 aux éditions Sur avant d'être traduit au Seuil en 1978. On y découvre la confession implacable, sans afféterie et sans psychologie inutile d'un homme timide. Le peintre Juan Pablo Castel l'avoue d'emblée, il a tué Maria Iribarne Hunter, et va raconter par le détail ce qui l'a amené à commettre pareil geste. A décrire comment il en vint à être obsédé par une femme croisée un jour qu'il n'avait ensuite de cesse de revoir.
Point de roman policier dans ces pages incandescentes, mais plutôt une réflexion aiguë sur la solitude, l'angoisse et la jalousie. La critique unanime, comme le rappelle Jean-Marie Saint-Lu dans son excellente introduction à l'édition poche du Tunnel, avait, à raison, vu là "l'une des plus remarquables expressions romanesques du malheur de l'homme dans la société contemporaine". De Sábato, on ne saurait que trop recommander de se procurer également les tout aussi remarquables Alejandra, désormais disponible en Points sous le titre Héros et tombes, et L'Ange des ténèbres
