Le monde semble se reconstruire comme un projet borgésien. Ce sont plusieurs villes du monde qui vont célébrer le centenaire de la naissance de Jorge Luis Borges (Buenos Aires, 1899 - Genève, 1986). Un centenaire sous le signe de l'errance, de la divagation. A n'en pas douter, Borges en eût été quelque peu alarmé. En manière d'excuse, il aurait dit, s'il ne l'a pas déjà dit, que naître est quelque chose qui arrive à tous les hommes. Maria Kodama, la veuve de l'écrivain, est l'organisatrice de ce rendez-vous itinérant qui englobe plusieurs capitales. New York sera l'un des hauts lieux de ces festivités. Y seront publiés en anglais les trois tomes de récits, poèmes et essais complets. Cette nouvelle édition a été confiée à John Coleman, le traducteur de ses poèmes. Il a demandé sa retraite anticipée de l'Université de New York pour se consacrer à Borges.

Gabriel García Márquez et Carlos Fuentes, tous deux dans la lignée de l'éblouissement borgésien, président le comité organisateur. A Paris aura lieu un colloque animé par ces éloquents héritiers latino-américains, parallèlement à la sortie d'un nouveau volume des ½uvres du maître dans la collection de La Pléiade. L'album de La Pléiade, qui lui est également consacré, contient une iconographie très originale. A Madrid, l'édition des ½uvres complètes devrait être au point, après qu'une équipe de spécialistes a débattu pendant dix ans de la meilleure formule éditoriale. D'autres villes s'ajoutent à la liste: un congrès est prévu à Londres, un autre à Venise.

Point d'orgue de ces manifestations, Buenos Aires. Avec l'aide de donateurs privés, Maria a mis sur pied une Fondation Borges qui rassemblera la production critique ainsi que les films inspirés de ses textes. Elle organisera également une conférence de spécialistes dans chacune des disciplines traitées de près ou de loin dans l'½uvre de Borges.

Le fait est que, dans ces minces volumes de récits, de poèmes et d'essais, chaque lecteur a lu une histoire différente. Maurice Blanchot a cru y voir l'infini de littérature, tandis que pour John Barth l'½uvre de Borges démontrait l'épuisement de la littérature. Quand Borges a choisi Genève pour mourir, il a demandé à Maria de trouver une maison dans ce quartier de la vieille ville où il avait vécu avec ses parents et sa s½ur pendant la Première Guerre mondiale. Son père, que Borges se plaisait à évoquer sous les traits d'un anarchiste, avait emmené la famille en Europe, mais à cause de la guerre, qui avait éclaté au cours de leur voyage, ils avaient été obligés de s'installer en Suisse. Malgré sa cécité, Borges était capable de reconnaître de mémoire, dans un élan de curiosité, les choses et les lieux de son passé. C'était sans doute pour lui une manière de prolonger ces symétries qu'il cultivait comme autant de références intérieures. Maria a trouvé une maison dans la rue habitée autrefois par le jeune Borges. Peu après, l'autre Borges est mort en ce lieu.

Nous autres écrivains latino-américains, nous avons presque tous fréquenté la même «Université Borges», qui n'est ni un musée ni un centre d'archives, mais un espace où tout est devenir, recommencement de la lecture et déchiffrement de la nouveauté. Cette année, le monde pourrait acquérir, pendant quelques instants, la beauté intelligente d'une énigme borgésienne.